Après seize années à Seattle, Éric Thuau a pris cet été la direction d’International School of San Francisco, anciennement French American International School. Alors que la rentrée est marquée par l’ouverture d’un nouveau lycée, l’inauguration très attendue d’une cantine et une profonde transformation du campus, il prend ses fonctions fort d’une solide expérience de l’éducation internationale et porté par une conviction claire : l’école doit continuer à évoluer sans perdre ce qui fait sa force : sa communauté, son identité bilingue et son ouverture sur le monde. Rencontre.

Quand on demande à Éric Thuau de résumer son état d’esprit au moment de prendre les rênes d’International School of San Francisco, deux mots lui viennent spontanément, en anglais : “happiness and gratitude”.

Du bonheur, d’abord, de rejoindre une école qu’il observait depuis longtemps et dont il connaissait la réputation. De la gratitude, ensuite, envers ceux qui ont façonné l’établissement depuis sa création en 1962.

« Je suis vraiment très heureux de pouvoir prendre la succession de Melinda et de tous les chefs d’établissement qui ont façonné cette école », explique-t-il. Il évoque une communauté où il perçoit déjà « beaucoup d’inspiration, de créativité et d’entrepreneuriat ».

Un vocabulaire qui lui ressemble.

Du Cap-Vert à San Francisco : un parcours résolument international

La carrière d’Éric Thuau dans l’éducation commence pourtant assez loin des salles de classe traditionnelles. Adolescent, il passe son BAFA à 17 ans, après avoir lui-même beaucoup fréquenté les colonies de vacances. À 21 ans, il obtient son BAFD, devient directeur de centres de vacances puis formateur d’animateurs et de directeurs. Au contact des nombreux enseignants engagés dans cet univers, une vocation se précise.

À la fin de sa formation, en 1998, le service militaire est encore obligatoire en France. Plutôt que l’armée, il choisit la coopération et part au Cap-Vert, à Praia, sur l’île de Santiago. Sa mission : prendre la direction d’une école française et travailler à son homologation par le ministère français de l’Éducation nationale. À peine sorti de l’université, il dirige donc une école allant de la maternelle à la terminale tout en enseignant en CP.

« J’avais dit à mon équipe : vous avez la pratique, moi j’ai la théorie, on va travailler ensemble. »

L’expérience aurait pu s’arrêter brutalement lorsqu’un accident de moto impose son rapatriement en France et une opération. Mais il tient à repartir pour terminer sa mission. Avec son équipe, il obtient finalement l’homologation de la partie primaire de l’établissement.

Suivent quatre années à Bursa, en Turquie, au sein d’une école de la Mission laïque française destinée notamment aux familles expatriées liées à Renault et à ses sous-traitants. Là encore, il cumule les casquettes : directeur, mais aussi enseignant de mathématiques, chimie, biologie, parfois gestion, communication, musique ou encore EPS.

En 2004, nouveau continent.

Il rejoint ce qui deviendra Austin International School, au Texas. L’établissement n’a alors que trois ans et fonctionne encore presque comme une start-up. Pendant six ans, il accompagne sa croissance, son homologation et son développement immobilier. Puis Seattle, en 2010. Il devait y rester quelques années. Il y restera seize ans. « Je suis tombé amoureux de cette région, de la communauté », raconte-t-il. Et il n’était pas particulièrement à la recherche d’un nouveau poste lorsque celui de San Francisco s’est présenté.

« Je postulais nulle part. J’étais vraiment très bien dans cette école. Mais International est une école qui m’a toujours inspiré, par sa communauté très cosmopolite, très ouverte, et par ses valeurs. »

San Francisco n’est d’ailleurs pas totalement une inconnue. Il la découvre pour la première fois en 1994, lors d’un voyage aux États-Unis. Plus de trente ans plus tard, le voici de retour, cette fois pour s’y installer.

Une école « comme un siège de l’ONU »

Ce qui séduit particulièrement Éric Thuau à International, c’est précisément ce mélange des cultures. À Seattle, il aimait comparer les couloirs de son

International Library

école au siège des Nations unies : langues, nationalités et traditions s’y croisaient quotidiennement. Il retrouve à San Francisco cette même énergie.

Pour lui, cette diversité n’est pas simplement une caractéristique démographique de l’établissement. Elle constitue une part essentielle de l’éducation. Former des élèves capables de s’intégrer dans des environnements internationaux, de comprendre d’autres cultures et d’aller naturellement vers l’autre fait pleinement partie de la mission d’une école comme International.

Il insiste notamment sur cette confiance particulière qu’il observe chez les anciens élèves issus d’environnements scolaires très internationaux : une facilité à dialoguer avec les adultes, à naviguer entre les cultures et à trouver leur place dans le monde.

Et il veut aller plus loin.

« Ouvrir encore davantage notre école sur le monde »

C’est probablement la phrase qui revient le plus souvent pendant notre conversation. Éric Thuau aime les écoles ouvertes. Ouvertes sur leur quartier d’abord. Le campus urbain d’International l’intéresse précisément pour cette raison. Les collaborations déjà existantes avec des institutions comme SFJAZZ ou le Conservatory permettent selon lui aux élèves de comprendre qu’une école ne fonctionne pas en vase clos.

Ouvertes sur le monde, ensuite.

Il cite notamment le programme Global Travel, mais imagine aussi développer davantage les échanges de longue durée avec des établissements étrangers. À Seattle, certains de ses collégiens partaient cinq semaines dans des écoles partenaires à Taipei, aux Canaries ou en France.

« Quand ils reviennent, ce ne sont plus les mêmes. » Il aimerait également imaginer des échanges pour les enseignants, accueillir des éducateurs venus d’autres pays ou renforcer la formation autour de l’éducation bilingue.

« Si je devais résumer, c’est ouvrir encore davantage notre école sur le monde. »

Un nouveau lycée et une rentrée qui marque un tournant

Son arrivée coïncide avec une transformation spectaculaire du campus. Le départ de Chinese American International School d’une partie des locaux permet désormais au High School de disposer de son propre espace, physiquement séparé des plus jeunes élèves. Le nouveau lycée compte environ 60 000 square feet, selon les chiffres évoqués pendant notre entretien — à confirmer par l’établissement — avec de nouvelles salles de classe, des laboratoires, une salle de fitness et de nombreux espaces permettant aux élèves de se retrouver, travailler et collaborer.

Une partie importante du reste du campus a également été rénovée pendant l’été : nouvelles fenêtres, espaces reconfigurés, revêtements remplacés et désormais climatisation dans l’ensemble de l’école.

Éric Thuau dit avoir été impressionné par « l’efficacité, la rapidité et la qualité » des travaux réalisés depuis le début de l’été. Mais il tient immédiatement à relativiser l’importance des murs. « Les bâtiments ne font pas tout. Ils sont là pour mettre en valeur le programme et notre manière de travailler. Ce qui fait vraiment la valeur de notre école, c’est sa communauté, ses enseignants et nos élèves. »

Et enfin… une vraie cantine

Pour de nombreuses familles françaises de l’école, c’est presque une révolution culturelle : la lunchbox quotidienne appartient désormais au passé.La nouvelle cantine ouvre cette rentrée pour l’ensemble des élèves.

Et lorsqu’on lui parle de “cantine”, Éric Thuau sourit. « Moi, j’appellerais ça plutôt le resto. »

Il évoque des menus préparés à partir de produits frais et une offre adaptée aux différents régimes alimentaires. Les lycéens disposeront également d’un espace de type bistrot avec davantage de choix.

Au-delà du confort évident pour les familles, il y voit aussi un véritable élément de culture scolaire — et, oui, quelque chose d’assez français.

Partager le repas, s’asseoir ensemble, discuter : « C’est mieux, je pense, parce qu’on partage un repas, on échange. Que ce soit pour les élèves, mais aussi pour les collègues. »

Pour ceux qui ont préparé des centaines de lunchboxes au fil des années, difficile de le contredire.

Le français reste bien dans l’équation

Depuis son changement de nom, French American International School est devenue International School of San Francisco. Le mot “French” a disparu de la façade. Pas la composante française de l’école. Et Éric Thuau se montre particulièrement clair sur un sujet qui peut inquiéter certaines familles : il n’est pas question, aujourd’hui, de supprimer le BFI, le Baccalauréat Français International.

Il reconnaît que le nombre d’élèves choisissant cette filière est inférieur à celui de l’IB, mais défend sa pertinence.

« Ça n’en fait pas pour autant un programme qui n’a pas sa légitimité. C’est vraiment un programme de grande qualité. Je souhaite continuer le BFI parce que cela donne aussi des options à nos élèves. »

Certains se dirigeront vers des universités américaines, d’autres vers l’Europe ou la France. Pour lui, l’intérêt d’International réside justement dans cette pluralité des parcours.

L’IB, de son côté, devrait continuer à se développer. L’école propose déjà le Diploma Programme au lycée et travaille actuellement à l’autorisation du Middle Years Programme (MYP) au collège. La visite finale est prévue en décembre 2026 et Éric Thuau se dit très optimiste quant à son issue. À plus long terme, l’établissement pourrait également réfléchir au Primary Years Programme pour les plus jeunes. French, American, international ? Pour lui, ces identités ne s’opposent pas. Le français apporte au contraire une clé supplémentaire dans un établissement qui se veut multiculturel.

À San Francisco, impossible d’éviter la question de l’IA

Arriver à la tête d’une école à San Francisco en 2026 signifie également se retrouver aux premières loges d’une révolution technologique qui bouleverse déjà l’éducation. Sur l’intelligence artificielle, Éric Thuau assume une position claire : l’interdiction n’est pas la solution.

« Si vous cherchez à l’interdire, ça va être contourné. Donc ça ne sert à rien. »

Son expérience à Seattle a probablement façonné cette approche. Dans une ville dominée par Microsoft et Amazon, son école collaborait régulièrement avec des ingénieurs et des parents travaillant dans la tech. Des technologies encore expérimentales étaient testées avec les élèves, notamment autour de l’art numérique ou de Minecraft. Il aimerait retrouver à San Francisco cette proximité entre école et innovation.

Faire entrer dans l’établissement des personnes qui développent aujourd’hui ces technologies, exposer les élèves à ce qui se construit autour d’eux et leur apprendre à utiliser correctement ces nouveaux outils. Car si l’intelligence artificielle peut produire de l’information en quelques secondes, elle rend à ses yeux certaines compétences encore plus importantes.

L’esprit critique, le discernement, la capacité à analyser une source et à exercer un regard humain.

« Notre objectif, c’est d’accompagner les élèves pour qu’ils ne tombent pas dans la facilité de ne plus produire. » Et si l’IA permet aux enseignants ou à lui-même de gagner du temps sur certaines tâches ? Tant mieux. « C’est autant de temps que je peux passer avec des parents d’élèves, avec mes collègues ou mes élèves. » La technologie, donc, mais pour revenir à ce qui est au cœur de l’école : la relation entre enseignant et apprenant.

Arriver sans « boîte à outils »

Malgré son expérience et près de trois décennies dans l’éducation internationale, Éric Thuau ne veut surtout pas donner l’impression d’arriver à San Francisco avec un programme déjà écrit. « Il y a tellement de choses qui se font dans cette école que je ne viens pas avec ma boîte à outils en disant : voilà ce qu’il faut faire. » Ses premiers mois seront ceux de l’observation.

Rencontrer les enseignants, les équipes, les élèves, les familles. Comprendre ce qui fonctionne très bien, identifier ce qui pourrait être amélioré, puis réfléchir avec le Board à la prochaine étape. Il évoque aussi une volonté de mieux accompagner la diversité des profils d’apprentissage, y compris les élèves ayant besoin d’être davantage stimulés académiquement. Là encore, pas de révolution annoncée du jour au lendemain. Plutôt une méthode : écouter, comprendre, expérimenter, ajuster.

Nous avons demandé à Éric Thuau où il espérait voir International School of San Francisco dans cinq ans. Sa réponse portait moins sur la volonté de prédire l’avenir que sur celle de rester en mouvement — s’adapter, apprendre et évoluer sans perdre l’identité bilingue et internationale qui fait la force de l’école.

Ses premiers coups de cœur à San Francisco

Éric Thuau n’a pas attendu longtemps avant de commencer à profiter de sa nouvelle ville. Lors de sa première semaine à San Francisco, deux de ses toutes premières décisions ont été de prendre un abonnement au SFMOMA et à SFJAZZ.

« J’aime beaucoup la musique, l’art, les arts en général. »

Côté gastronomie française, la proximité du campus a déjà facilité quelques explorations, notamment chez Absinthe et Chez Maman, tandis que L’Ardoise figure également parmi ses bonnes adresses.

Pour le reste, il a encore le temps. Après seize ans à Seattle, une nouvelle vie commence à San Francisco — et une nouvelle page s’ouvre aussi pour International School of San Francisco.

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