Le parcours d’Antoine Marnata en tant qu’artiste est profondément marqué par ses racines européennes et ses expériences personnelles. Formé en art et design en France, sa vie a basculé lorsqu’il a perdu son père à l’âge de 18 ans, une épreuve qui l’a déstabilisé pendant quelques années, mais qui lui a finalement inculqué un fort sens des responsabilités. Ce défi précoce l’a conduit à trouver un but et une passion dans son travail. Aujourd’hui, Antoine est un artiste urbain reconnu à San Francisco, ayant transformé son amour pour le graffiti en projets de fresques murales à grande échelle avec son entreprise 1AM Projects cofondée avec Daniel Pan. Son évolution artistique, du graffiti en Europe à l’art mural aux États-Unis, témoigne de son engagement envers des projets communautaires et des collaborations créatives
Plongeons dans l’univers d’un artiste dont l’expérience personnelle a façonné une approche unique de l’art mural et du graffiti
MerciSF: Peux-tu nous parler un peu de ton parcours, d’où tu viens en France, et comment ton cheminement dans l’art et le design t’a conduit à San Francisco ?
Antoine Marnata : Après ma première année aux Beaux-Arts à Toulouse, et trois ans à Bruxelles dans une école de « Advertising & Graphic Design » je suis venu à San Francisco en 2011 pour un stage de langue, dans le cadre d’une bourse de l’AFEM (auquel mon père avait longtemps contribué) : j’ai été totalement séduit par la ville et souhaitais absolument y revenir. J’ai alors cherché toutes les solutions possibles pour pouvoir y travailler. Un jour, j’ai reçu un email de Daniel Pan, qui est maintenant mon associé, m’annonçant qu’une position se libérait au magasin 1AM SF. Il m’a proposé de venir faire un test. Je suis donc arrivé en juin 2013 et j’ai commencé à travailler derrière le comptoir ici à 1AMSF, à vendre du matériel de peinture à toute la scène graffiti et street art de San Francisco, ainsi qu’à des visiteurs du monde entier.

Peux-tu nous parler de l’origine de 1AM SF ? Était-ce uniquement un magasin ?
Au départ, 1AM, c’était une boutique et une galerie, moitié-moitié. C’était ouvert, les gens venaient voir les expos et achetaient du matériel en même temps. On a fait de grosses expos, et j’y participais aussi pendant mes premières années ici. On a eu des expositions avec des artistes renommés d’Europe et des États-Unis. La galerie était pleine de monde pendant les openings, il y avait une ambiance incroyable. LeEs années de gloires furent entre 2013 et 2019
Quels artistes mémorables avez-vous eu la chance d’accueillir ?
On a eu Mad-C, une artiste allemande très respectée dans le graffiti, ainsi que Super A et Vogue, un artiste de la East Bay qui a commencé dans les années 80. La liste est très longue ; nous organisions des expositions tous les mois avec de nouveaux artistes.
En parallèle de la gestion du magasin, comment es-tu passé à la création de murales ?
Pendant ces années-là, je m’occupais du magasin tout en faisant des flyers pour les expos et en aidant à l’accrochage. En même temps, on commençait à faire des petits murals à droite à gauche. C’est là que Dan, mon associé, m’a proposé de créer une nouvelle entreprise appelée 1AM Projects.
Qu’est-ce qui t’a motivé à cofonder 1AM Projects ?
Ce qui m’intéresse, c’est de travailler avec différentes communautés et en équipe avec d’autres artistes. Nous avons une équipe de 5 à 6 artistes qui collaborent sur nos projets, et je fais aussi des collaborations avec certains d’entre eux. Mon background dans le graffiti, que j’ai commencé en 2001 à 14 ans, m’a beaucoup appris sur la création de projets collectifs.
Peux-tu expliquer la différence entre tag, graffiti et art mural ?
Le street art, pour moi, c’est un terme assez vaste qui englobe tout ce qui se passe dans la rue, qu’il s’agisse de quelque chose de légal ou d’illégal. Par exemple, le tag, c’est simplement une signature que tu fais avec une seule couleur, un marqueur ou une bombe de peinture, souvent ton nom ou celui de ton équipe. Ensuite, il y a le graffiti, qui peut inclure ces tags, mais qui va aussi plus loin avec des lettres travaillées, des dimensions, des couleurs, des effets de lumière – c’est ce qu’on appelle un piece.
Moi, j’ai commencé par faire du graffiti pas tout à fait autorisé en Europe, principalement en Belgique et en France. À l’époque, je faisais surtout des tags
et des pieces dans la rue, c’était vraiment spontané, une manière de s’exprimer librement. Quand je suis arrivé à San Francisco, j’ai vite compris que les lois étaient différentes ici, et que ça pouvait me causer des problèmes. Aujourd’hui, je me consacre aux fresques murales, ce qu’on appelle ici des “murals”. Ce sont des œuvres beaucoup plus grandes et détaillées, souvent commandées par des clients ou des communautés, et c’est avec 1AM Projects que je me suis vraiment lancé dans ce type de création.
C’est un processus plus collectif, où l’on travaille avec des artistes, des communautés, et où on peut exprimer des choses d’une manière plus légale et structurée. J’aime toujours le graffiti, et je prends encore plaisir à peindre de temps en temps, mais sur des espaces autorisés ou des friches. Maintenant je me concentre davantage sur ces grands projets muraux qui me permettent de laisser une trace dans la ville, d’une manière plus pérenne.
Selon toi, comment la culture du graffiti diffère-t-elle entre l’Europe et les États-Unis ?
J’ai rencontré beaucoup d’artistes aux États-Unis qui prennent des risques plus importants que ceux que je connais en Europe. Ici, le graffiti est plus radical et fait partie intégrante de la culture de la rue.
Est-ce que cela a influencé ta propre pratique du graffiti ?
Il a pu m’arriver de faire quelques graffitis pas complètement autorisés en Europe quand la législation était encore en devenir, mais en arrivant ici, j’ai compris que les lois étaient différentes. J’ai donc décidé de me concentrer sur des projets tout à fait légaux. Cela fait environ 5 ans que je me consacre davantage à mes fresques murales avec 1AM Projects.
As-tu quelques anecdotes mémorables liées à ton travail dans le graffiti ou en tant que muraliste ?
J’ai plein d’histoires, certaines drôles et d’autres un peu plus croustillantes. Mais j’aimerais partager quelque chose qui montre l’aspect communautaire de notre travail.
Une anecdote sympa que j’aime bien partager, c’est celle qui m’est arrivée à Bayview. Je peignais deux grosses colonnes d’autoroute, et pendant tout un
mois, un petit garçon passait tous les jours avec sa mère. Un jour, il m’attendait en bas de ma nacelle et m’a donné une petite carte avec un message qui disait « Merci Monsieur l’artiste » et une gift card McDonald’s de 20 dollars. C’était un petit geste, mais ça m’a énormément touché. Je me suis dit que peut-être, un jour, ce petit garçon deviendra artiste lui aussi. J’ai gardé la carte.
Et puis, il y a des histoires plus « rock’n’roll ». Une fois, en peignant le bar Churchill à San Francisco, on m’a volé les batteries de ma nacelle. J’ai dû payer 4000 dollars pour les remplacer, et j’ai même embauché des amis pour faire des tours de garde pendant la nuit !
Mais l’anecdote la plus incroyable, c’est quand on s’est fait voler notre groupe électrogène en plein jour. Quelqu’un l’a pris directement, sous nos yeux, dans notre pick-up alors que j’étais en haut de ma nacelle. En descendant, j’ai essayé de l’arrêter, mais le temps que je touche terre, il était déjà dans sa voiture. J’ai lancé une bombe de peinture sur son véhicule alors qu’il s’enfuyait – j’ai réussi à le toucher à 40 mètres ! On a tout filmé avec la caméra de sécurité, c’était surréaliste !! Nous ne l’avons jamais attrapé car nous n’avions pas la plaque d’immatriculation !!
Quels sont les projets et objectifs de 1AM Projects ?
Mon associé et moi avons de grands projets pour l’avenir de 1AM Projects. Nous voulons renforcer notre présence dans les écoles et les quartiers de San Francisco, en créant plus de fresques et en offrant aux étudiants et aux résidents la chance de s’exprimer à travers l’art. Notre but est de rendre la ville plus vivante, avec davantage de couleurs, non seulement grâce à nos propres créations, mais aussi en mettant en lumière le travail d’autres artistes. San Francisco est une ville qui valorise l’art et la communauté artistique, et nous souhaitons continuer à partager nos connaissances, collaborer, et explorer de nouvelles techniques pour inspirer les jeunes générations. Nous voulons vraiment que notre art devienne une voix pour les quartiers, en rassemblant les gens et en leur permettant de raconter leurs histoires à travers l’art mural.
Nous rêvons également de rouvrir notre magasin de peinture et notre galerie d’art, fermés après la pandémie et un incendie en 2022. Cet espace, que nous avions depuis 2008, nous permettait de rencontrer, exposer et soutenir des artistes, tant locaux qu’internationaux. Nous repensons souvent à l’atmosphère incroyable des vernissages, avec une foule enthousiaste. Recréer cette ambiance positive autour de l’art et des rencontres fait partie de nos objectifs à long terme.
Pour finir, j’aimerais préciser que 1AM est un diminutif de « 1st Amendment », car nous promouvons la liberté d’expression à travers l’art dans l’espace public (et non pas mes initiales !)
Merci Antoine !

