Nommée en septembre dernier Secrétaire d’État chargée de l’Intelligence Artificielle et du Numérique, Clara Chappaz était en déplacement à San Francisco pour préparer le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, prévu les 10 et 11 février 2025 en France, et rencontrer les acteurs clés de l’écosystème et de l’innovation en IA de la Baie.
Nous avons eu l’occasion d’échanger avec elle lors de la soirée organisée par le Consulat Général de France et la French Tech à San Francisco, où elle a partagé sa vision d’une « troisième voie » française en matière d’intelligence artificielle et abordé les enjeux cruciaux liés à la sûreté, l’éthique, et l’inclusivité dans le développement de l’IA.
L’anecdote de son arrivée à San Francisco, marquée par un douanier qui lui a lancé : « Bienvenue aux États-Unis, Madame la Ministre, mais s’il vous plaît, assurez-vous que l’IA ne tue pas mon emploi », illustre pour elle l’une des grandes préoccupations que soulève le déploiement de l’intelligence artificielle.
Bâtir la confiance des utilisateurs tout en favorisant l’innovation est au cœur de sa démarche, dans le but d’encourager une adoption responsable et éclairée de l’IA.
Que signifie cette “troisième voie” proposée par la France en matière d’IA face aux modèles américains et chinois ?
La « troisième voie » en intelligence artificielle proposée par la France repose sur une approche collective et inclusive, visant à dépasser une simple logique de marché.
Cette vision s’articule autour d’une IA plus éthique, inclusive et durable, qui soit orientée vers l’intérêt général et répartisse les bénéfices de la technologie de manière équitable.
Le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle (AI Action Summit), prévu les 10 et 11 février 2025 en France, réunira des chefs d’État, des entreprises, des scientifiques et des experts, pour discuter d’engagements concrets en matière d’accès aux données, de gouvernance commune, de construction responsable des modèles et de l’adoption de l’IA au sein de toute la société.
Cette approche vise à créer une technologie qui profite à toutes et tous, notamment dans les pays qui en ont le plus besoin.
La « troisième voie » reflète une vision de l’IA ancrée dans l’éthique et la coopération internationale, évitant de se limiter à des considérations purement marchandes ou seulement réglementaires. Elle invite à repenser la manière dont l’IA peut être un levier pour construire un monde plus inclusif et durable, où la technologie devient un bien commun au service de l’humanité.
Dans un contexte global où la régulation de l’IA est cruciale, quelles sont les grandes initiatives que vous portez pour garantir justement un développement plus éthique et responsable de l’IA ? Une initiative internationale pour réguler l’IA est-elle en cours de développement à l’approche du sommet de l’IA ?
La réglementation de l’IA est essentielle pour instaurer un cadre de confiance permettant son adoption sans freiner l’innovation. La France soutient une approche équilibrée, avec des initiatives comme les AI Safety Institutes, créées volontairement par plusieurs pays pour compléter la régulation formelle. La réglementation doit s’adapter à l’évolution rapide de la technologie, en évitant des freins à l’innovation. Par exemple, des discussions sont en cours sur les critères de catégorisation des modèles, tels que la puissance de calcul, afin de garantir une régulation pertinente et flexible.
Au niveau international, une gouvernance harmonisée est indispensable pour éviter une fragmentation des règles qui compliquerait la conformité des entreprises.
L’Union européenne joue un rôle clé avec son cadre réglementaire sur l’IA, mais des discussions mondiales, notamment lors du Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle, visent à définir des standards communs.
L’objectif est de simplifier les processus et de soutenir l’innovation tout en répondant aux enjeux éthiques et de sécurité, et en permettant une adoption inclusive et responsable de cette technologie transformative.
Quelles sont les priorités de votre visite dans la région de San Francisco et les acteurs clés que vous rencontrez en vue du sommet de l’IA ?
Ma visite se concentre sur trois priorités. Tout d’abord, je me penche sur la question de la sécurité de l’IA à l’occasion de la rencontre des AI Safety Institutes, créés lors du sommet de Séoul, pour comprendre les avancées dans ce domaine et renforcer les collaborations internationales.
Ma deuxième priorité est de rencontrer les entreprises américaines locales qui travaillent sur le déploiement de technologies d’intelligence artificielle (Open AI, Google, Meta, Nvidia, Adobe…) pour comprendre comment évoluent les réflexions scientifiques et où ils se situent dans leur roadmap.
L’idée est aussi de recueillir leur perception de l’Europe et discuter de leurs plans de développement dans notre région, tout en échangeant avec des investisseurs (VC’s tels que A16z, Sequoia, Plug & Play…) sur les atouts de la France en matière d’IA et sur les moyens de renforcer notre attractivité.
Enfin, je mets l’accent sur l’adoption concrète de l’IA dans des secteurs clés comme la santé, l’éducation et bien sûr dans le monde quotidien de l’entreprise pour gagner en productivité. Mon objectif est d’identifier les cas d’usage les plus efficaces et les meilleures pratiques pour accélérer la diffusion de l’IA à l’échelle mondiale, en lien avec les ambitions du futur Sommet pour l’action sur l’Intelligence Artificielle.

Lancement du Club IA par le Consulat de France à San Francisco
Comment la France a-t-elle renforcé son attractivité et comment favorise-t-elle l’innovation notamment dans le domaine de l’IA ?
Depuis sept ans, la France a mis en place des politiques pro-business, devenant pour la quatrième année consécutive le pays européen le plus attractif pour les investissements étrangers. Un certain nombre de mécanismes ont été mis en place pour attirer les investissements étrangers mais aussi pour soutenir les jeunes entreprises innovantes en France.
Cela inclut des mesures comme la flat tax à 30 %, la réduction de l’impôt sur les sociétés de 33% à 25%, et le crédit d’impôt recherche, qui attire entreprises et talents. Car nous avons des talents mais aussi des mécanismes qui permettent d’alléger les charges pour embaucher ces talents, c’est pour cela que nous avons un écosystème de start-ups aussi dynamique en France.
La stratégie nationale pour l’IA, lancée en 2018 avec un budget de 2,5 milliards d’euros, renforce la recherche, les formations d’excellence en mathématiques, le financement mais aussi l’infrastructure – parce qu’on ne peut pas créer de technologie d’intelligence artificielle si on n’a ni ordinateur (e.g le super calculateur Jean Zay) ni data center, avec une attention portée au transfert des technologies qui sont développées dans les labos vers le privé. Ce cadre soutient les innovations et l’adoption de l’IA dans des secteurs clés comme la santé, l’éducation et la productivité des entreprises.
« La France est aujourd’hui reconnue non seulement pour ses emblématiques baguettes, bérets et sacs à main, mais également comme un acteur majeur dans le domaine de la technologie, notamment en ce qui concerne l’intelligence artificielle. »
Quelle est la vision et la démarche de la France pour soutenir l’adoption de l’IA par les utilisateurs et pour la rendre plus inclusive?
L’adoption de l’IA est aujourd’hui une priorité pour accélérer son impact dans différents secteurs. Nous aidons les entreprises à identifier les cas d’usage pertinents, qu’il s’agisse d’améliorer la productivité, d’avancer dans la recherche médicale ou de soutenir l’éducation. Par exemple, le dispositif IA Booster accompagne les petites entreprises dans l’intégration de l’IA, même sans expertise interne.
L’inclusion est également au cœur de nos initiatives, avec des efforts pour démocratiser l’accès à l’IA via des standards open source, des infrastructures partagées, et des actions comme les cafés IA, qui visent à sensibiliser le public à ses bénéfices.
L’IA peut également réduire les barrières numériques en rendant les outils plus accessibles, par exemple grâce à la commande vocale ou des assistants permettant de créer sans expertise technique.
En parallèle, nous soutenons une transition juste sur le marché de l’emploi : si l’IA promet de créer plus d’emplois qu’elle n’en supprime, elle exige une transformation des compétences. Cela passe par des initiatives éducatives pour former les travailleurs et les étudiants à utiliser efficacement ces nouvelles technologies, les aidant ainsi à s’adapter à cette révolution.
En tant que femme leader dans un secteur encore majoritairement masculin, quels sont vos constats et quelle est votre vision de l’évolution de la parité dans l’industrie tech ?
Le monde de la tech reste en effet largement masculin, et avoir travaillé dans ce secteur pendant une décennie m’a souvent confrontée à cette réalité. Être la seule femme dans des réunions importantes ou constater que les entreprises dirigées par des femmes captent moins de 2 % des fonds mondiaux sont des faits préoccupants. Cependant, nous pouvons agir pour changer les choses, notamment en soutenant des initiatives comme le Pacte Parité, qui engage déjà 700 entreprises à améliorer leurs pratiques de recrutement, de visibilité et d’environnement inclusif.
Mais le vrai défi commence en amont : encourager les filles à s’orienter vers des filières scientifiques et techniques. En France, nous avons lancé le programme Tech pour toutes avec l’ancienne Première ministre Elisabeth Borne pour sensibiliser dès le plus jeune âge à ces formations qui ont un impact sociétal majeur et offrent d’excellentes opportunités professionnelles.
Plus de diversité signifie de meilleurs produits et des entreprises plus performantes. En travaillant avec les écoles, les entreprises et la recherche, nous devons continuer à ouvrir la voie pour que davantage de femmes osent et puissent réellement s’impliquer dans ce secteur d’avenir.
Merci Clara Chappaz

