Nous avons eu le plaisir de rencontrer le Dr. Elsa Jungman, pionnière dans le domaine de la pharmacologie cutanée et fondatrice de HelloBiome, une plateforme B2B dédiée à la collecte de données sur le microbiome pour la recherche clinique. 

Diplômée d’un doctorat en dermatologie, Elsa a commencé sa carrière dans la recherche et le développement chez L’Oréal à Paris, avant de se consacrer à une mission qui lui tient à cœur : la promotion d’un microbiome cutané sain. Lauréate de deux prix FABA en mai dernier et nouvellement ambassadrice de La French Tech, Elsa œuvre pour intégrer la science du microbiome dans le développement de produits cosmétiques et mettre son expertise au service de la santé de la peau. 

Dans cette interview, Elsa partage son parcours hors du commun qu’elle débute en tant que “solo founder”, y compris les défis qu’elle a su relever avec succès, et son engagement envers la santé de la peau et les innovations qu’elle apporte avec HelloBiome.


Vous avez été l’une des premières à reconnaître le rôle du microbiome cutané dans la santé des consommateurs. Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour le microbiome au départ, et comment a-t-il évolué pour devenir le fondement de votre carrière ?
  

Quand j’étais adolescente, j’ai vécu un choc toxique qui a causé de nombreux problèmes dermatologiques et m’a poussée à prendre soin de ma peau. Cela a déclenché en moi un intérêt pour la dermatologie, qui s’est intensifié au fil du temps. Malgré un parcours scolaire difficile, avec des problèmes de santé qui ont entravé mes études, j’ai décidé de me lancer dans des études en biologie et de me spécialiser en dermatologie, déterminée à prouver ma valeur et à prendre ma revanche sur mes expériences scolaires passées.

Ma carrière a débuté dans le domaine de la recherche scientifique, où je me suis spécialisée dans la fonction barrière de la peau, en analysant comment les ingrédients et les produits interagissent avec la peau.

Pendant des années, on n’a pas vraiment pris en compte le rôle crucial du microbiome cutané, qui contribue à la santé de notre peau. 

Après avoir constaté l’inefficacité de nombreux produits de beauté, contenant souvent des ingrédients beaucoup trop agressifs pour la peau et perturbant l’équilibre du microbiome cutané, et en étant moi-même confrontée à des problèmes de peau sensible, j’ai eu un déclic. J’ai rencontré une start-up pionnière dans le domaine du microbiome, qui m’a ouvert les yeux sur l’importance des micro-organismes cutanés. Après avoir mené mes propres recherches, j’ai réalisé qu’il existait une forte corrélation entre les déséquilibres du microbiome et l’augmentation des problèmes de peau, ce qui m’a motivée à changer le cap de ma carrière. 

Cette prise de conscience m’a conduite à créer ma propre entreprise et à créer des produits qui respectent le microbiome, en m’appuyant sur des recherches approfondies et des données, afin de mieux protéger et restaurer la fonction barrière de la peau. Je ne suis pas microbiologiste de formation, mais j’ai compris très tôt que cette connaissance du microbiome était essentielle dans le développement de formules préservant la santé de la peau.


Comment avez-vous pris la décision de passer d’un modèle d’entreprise B2C, avec les lignes de soins Elsi et Dr Elsa Jungman et la création d’un kit de test du microbiome vendu directement aux consommateurs, à une plate-forme B2B avec HelloBiome?

Au départ, je voulais révolutionner le marché des cosmétiques avec des marques indépendantes, je pensais que seuls les nouvelles marques et mouvements comme la « clean beauty » pouvaient créer le changement nécessaire dans l’industrie, en opposition aux grandes marques établies. 

Mais il s’avère que les grands groupes ont progressivement réalisé que le microbiome était l’avenir.  Avec le temps, mon discours sur l’importance du microbiome a trouvé un écho auprès de ces grands groupes, qui reconnaissent désormais que le microbiome est essentiel à l’avenir de leurs innovations. Bien qu’ils aient déjà leurs propres initiatives internes, ils sollicitent désormais notre expertise pour accélérer leurs progrès grâce à l’intégration de la technologie et de la biologie, domaines dans lesquels notre société a un avantage compétitif.

Nous avons aussi fait face à une série de défis financiers lorsque nous étions en B2C et ce changement de cap nous a permis de trouver un modèle économique plus durable et scalable. 

Aujourd’hui nous collaborons avec plusieurs grands groupes comme Unilever, apportant des outils pour les aider à innover et à créer des produits qui répondent mieux aux besoins des consommateurs, tout en poursuivant notre objectif d’innover dans le domaine du microbiome cutané. 


Avec le lancement de HelloBiome, quelles sont selon vous les avancées récentes les plus intéressantes dans le domaine de la recherche sur le microbiome cutané, et comment pensez-vous qu’elles façonneront l’avenir des soins de la peau ?

Les avancées récentes dans la recherche sur le microbiome cutané se concentrent principalement sur la collecte de données à grande échelle, désormais plus rapide et moins coûteuse grâce aux progrès technologiques. Alors qu’autrefois, le séquençage était long et cher, il est aujourd’hui possible d’obtenir des résultats précis en une semaine à un coût réduit. Cela permet d’améliorer la compréhension des profils microbiens, favorisant ainsi le développement de modèles prédictifs et de nouvelles solutions pour les soins de la peau.

L’intelligence artificielle et les modèles de machine learning jouent un rôle clé dans l’analyse des données du microbiome cutané, permettant une meilleure compréhension des variations entre les individus et leurs impacts sur les types de peau. Grâce à la décentralisation de la recherche via des tests à domicile, la collecte de données s’est accélérée et diversifiée. En regroupant ces données, nous segmentons les individus selon leurs profils microbiens spécifiques, plutôt que de les classer selon les catégories traditionnelles de types de peau.

Cette approche innovante permet de développer des produits plus personnalisés et de nouveaux ingrédients adaptés à ces sous-groupes.


Quelle est la prochaine étape pour HelloBiome, et où voyez-vous l’entreprise dans les 5 à 10 prochaines années ?

Actuellement, nous sommes en pleine levée de fonds pour ouvrir notre laboratoire en France et développer notre entreprise, qui est sur le point d’atteindre le seuil de rentabilité. 

Bien que nous ayons trouvé une véritable opportunité sur le marché, nous avons besoin d’investissements pour améliorer notre technologie et renforcer nos revenus, car notre équipe gère tout en mode bootstrap, sans personnel dédié au marketing. 

L’un de nos projets phares est PredictaBiome, qui nous permettra de créer nos modèles prédictifs basés sur nos données propriétaires afin de développer de nouvelles innovations concrètes en cosmétique et consumer health, un aspect crucial que peu d’entreprises de notre secteur abordent. Même si PredictaBiome n’est pas encore officiellement lancé, nous avons déjà des clients intéressés, ce qui est prometteur. Cette plateforme nous permettra  de créer des produits et ingrédients ultra-personnalisés, garantissant une efficacité maximale pour chaque type de peau.. 


Pouvez-vous nous en dire plus sur ce laboratoire et le choix de l’établir en France ?

Nous prévoyons d’ouvrir ce premier laboratoire en France d’ici le premier trimestre 2025. Spécialisé dans le développement d’ingrédients innovants pour le soin de la peau, ce laboratoire sera le premier à transférer des résultats cliniques en modèles prédictifs du microbiome, permettant de tester des ingrédients de manière plus ciblée. 

Plutôt que de suivre la méthode traditionnelle qui consiste à tester des extraits sur des profils de peau, nous reproduirons différents profils de microbiome (par exemple, plusieurs types de peau sèche) en laboratoire pour déterminer quel ingrédient est le plus efficace pour chaque profil. Cette approche est au cœur de la plateforme PrédictaBiome, prévue pour l’année prochaine.

La France a été choisie pour ce projet en raison de son expertise dans le domaine du « tissue engineering » et des modèles de peau, des compétences uniques en Europe. Par ailleurs, le soutien financier, les incitations fiscales comme le crédit impôt recherche, et les aides régionales font de la France un environnement attractif pour la R&D, contrairement aux États-Unis, où ouvrir un laboratoire est plus coûteux et reçoit moins de soutien.


Vous avez fondé votre entreprise pendant la pandémie tout en élevant deux enfants en bas âge, comment avez-vous réussi à relever les défis personnels et professionnels de cette période ?

Plusieurs mentors m’ont accompagnée tout au long de mon parcours. La plus proche d’entre eux est Odile Roujol, qui me guide depuis longtemps, même avant que je ne devienne entrepreneur, et elle continue de le faire aujourd’hui. 

Beaucoup de mes investisseurs agissent également comme mentors, surtout pendant les périodes difficiles, où leur soutien et leurs conseils sont précieux. 

J’ai aussi eu une coach, Barbara Meyer, qui m’a beaucoup aidée, notamment pendant ma première levée de fonds et durant ma grossesse. Elle m’a donné la confiance nécessaire et des perspectives pour gérer les défis que je rencontrais dans mon travail, ce qui a été essentiel pour moi. Sans elle je n’ aurais jamais trouvé le courage de lancer un microbiome test, le défi me faisait beaucoup trop peur.


Quels conseils donneriez-vous aux femmes entrepreneurs qui se lancent, en particulier dans les secteurs scientifiques et technologiques ?

En tant que femme fondatrice, j’ai dû faire face à des défis spécifiques, notamment la perception des investisseurs, qui ont tendance à se foculiser davantage sur les risques lorsqu’une femme présente son projet. 

J’ai appris à m’appuyer sur des outils comme ChatGPT pour améliorer ma communication et adopter une attitude plus confiante. Par exemple, je demande à ChatGPT de donner un “bro tone” à mes pitches pour investisseurs. Cette méthode s’est avérée très efficace pour convaincre les investisseurs.

J’encourage donc les femmes entrepreneurs à s’affirmer davantage et à avoir confiance en elles, en prenant exemple sur des entrepreneurs masculins qui abordent le financement avec une attitude audacieuse.

Je pense aussi que cultiver une culture de la transparence et de la bienveillance est cruciale dans une startup. Quand nous avons traversé des périodes difficiles, j’ai partagé nos défis financiers en toute transparence avec mes équipes ce qui a renforcé la confiance dans l’entreprise. 

Un niveau d’exigence élevé nous a également permis de surmonter les difficultés et bâtir une entreprise durable.


Vous êtes très candide sur les obstacles que vous avez rencontrés dans votre parcours. Comment êtes-vous restée résiliente et motivée face à ces obstacles ?

J’ai surmonté de nombreux obstacles tout au long de mon parcours, à la fois académiques et professionnels, ce qui m’a poussée à persévérer et à croire en mes capacités. 

L’échec de ma première année de médecine m’a motivée à poursuivre des études en biologie, aboutissant à un doctorat en dermatologie, où j’ai trouvé un environnement qui m’a permis de m’épanouir. 

En lançant ma startup, les débuts ont été très difficiles. En 2021, après la naissance de mon premier enfant, j’étais dans une situation financière critique, avec seulement 10 000 $ en réserve, et des ventes qui stagnaient. Cependant, j’ai su rebondir en développant commercialement l’idée d’un kit de microbiome test, grâce à un laboratoire partenaire qui m’offrait le séquençage, et en suscitant de l’intérêt médiatique avant même le lancement du produit.

Malgré des résultats décevants au départ, les coûts élevés et la lenteur du marketing, j’ai persisté et exploré de nouvelles opportunités, notamment en pivotant vers le B2B. Enceinte de mon deuxième enfant, le stress était à son comble, mais la signature de deux contrats clé m’ont permis de maintenir le cap. Fin 2023, alors que nous étions dans une période très difficile à cause du manque d’accès aux capitaux, des opportunités se sont concrétisées et l’année 2024 a marqué un tournant positif avec une réelle croissance et traction.

Cette résilience et ma capacité à m’adapter face aux circonstances difficiles, aussi bien sur le plan personnel que professionnel, m’ont appris l’importance de tracer ma propre voie et de ne pas laisser les structures traditionnelles me freiner.


Comment le fait de vivre à San Francisco, entouré d’innovation technologique et d’énergie entrepreneuriale, a-t-il influencé votre parcours de fondatrice ?

Quand je suis arrivée à San Francisco il y a dix ans, ce n’était pas un choix délibéré lié à la tech ; c’est après avoir commencé à travailler pour plusieurs entreprises américaines que j’ai réalisé l’opportunité de lancer ma propre startup. 

Je me sentais beaucoup mieux en Californie qu’en France, où je ne me serais pas autant épanouie. Bien que j’étais également intéressée par l’Asie, j’ai tout de suite ressenti une connexion en Californie, avec la bienveillance et l’amicalité des gens, ce qui a favorisé ma créativité et ma liberté. 

Cela fait un peu écho au mythe de l’American dream, même si ce n’était pas mon intention initiale de devenir entrepreneur aux États-Unis.


Vous avez reçu les 2 prix Startup aux FABA 2024. Comment vos origines franco-américaines ont-elles influencé votre carrière et votre vision de l’entrepreneuriat et de l’innovation ?

Au départ, mon réseau était principalement américain, mais j’ai reçu un soutien crucial de Français lors de ma recherche de fonds pour ma start-up. Géraldine Le Meur, Odile Roujol, Carlos Diaz et Pierre Gaubil ont été parmi les premiers investisseurs à croire en mon projet, tandis que les investisseurs américains se montraient plus hésitants. Je pense qu’ils ont vu une certaine audace et une volonté de changement. 

Aujourd’hui je suis très connectée et impliquée dans l’écosystème français de la Baie, notamment en tant qu’Ambassadrice de La French Tech et membre de la Chambre de Commerce Franco-Américaine de Californie SF-LA. Ces rôles me permettent de tisser des liens et des connexions très enrichissantes avec cette dynamique communauté d’entrepreneurs.


Lorsque vous ne travaillez pas pour HelloBiome, quelles sont vos activités préférées à San Francisco ?

Mon quotidien a beaucoup changé depuis que je suis maman. Avant, je faisais beaucoup de yoga pour déstresser. J’aimais également faire des randonnées, notamment à Marin county, mais maintenant, c’est devenu un peu plus compliqué avec les enfants. 

À San Francisco, je profite des aires de jeux pour enfants, surtout près de Dolores Park. Je n’ai pas beaucoup de temps pour moi, car je commence ma journée très tôt, mais j’apprécie mes petites sorties, comme aller prendre un café ou déjeuner dans des restaurants californiens et asiatiques. Mes endroits préférés incluent Foreign Cinema, Japantown, et le café Trieste, qui me rappelle l’Europe. J’aime aussi le bar caché The Pawn Shop dans le tenderloin, qui a une ambiance incroyable.


Merci Elsa


Retrouvez Elsa Jungman à la conférence organisée par
SheforS.H.E., la communauté internationale de femmes francophones, le 10 octobre à l’Appartement Sézane.

 



Subscribe To Our Newsletter

You have Successfully Subscribed!

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir les dernières infos de MerciSF

Vous êtes maintenant dans notre base de données et vous recevrez notre newsletter ! Merci