Dans le cadre de l’événement organisé par Adobe & French Tech SF sur l’impact de l’AI dans les industries créatives, MerciSF & French Tech ont rencontré deux figures emblématiques de la tech française, Sébastien Deguy et François Cottin qui ont partagé leurs parcours respectifs et leurs visions pour l’avenir. Sébastien, fondateur d’Allegorithmic, et François, Head of Strategy for 3D & Immersive chez Adobe et actuel ambassadeur de French Tech à San Francisco, ont discuté de l’évolution d’Allegorithmic, de son acquisition par Adobe, et de leurs projets futurs. Cette rencontre a mis en lumière les défis et les opportunités liés à la croissance d’une startup au sein d’une grande entreprise, ainsi que l’importance de préserver l’esprit d’innovation et la culture d’origine.

D’Allegorithmic à Adobe : pouvez-vous nous replonger dans les débuts de l’aventure ?

Sébastien Deguy :
L’aventure commence à la fin des années 90, lorsque je soutiens ma thèse en 2001 en informatique et mathématiques appliquées. C’est à ce moment que je me rends compte que mon domaine de recherche, les processus aléatoires, pourrait avoir des applications intéressantes dans l’univers de l’image de synthèse. J’ai toujours été passionné par le cinéma et les jeux vidéo, deux industries où la 3D prend une place de plus en plus importante. En 2001, je décide donc de créer Allegorithmic à Clermont-Ferrand, un projet qui naît d’un mélange entre la science et la créativité. C’était une période particulièrement difficile après l’éclatement de la bulle internet, mais j’ai eu la chance de bénéficier d’un soutien local, avec des organismes comme BUSI et l’Anvar, qui ont facilité le démarrage de l’entreprise. J’ai aussi eu la chance de pouvoir compter sur des mentors et co-investisseurs, comme mon directeur de thèse et des amis, qui ont cru en mon projet.

François Cottin :
Mon parcours était un peu différent, mais nos chemins se croisent en 2014. Avant cela, j’avais travaillé dans le marketing et la recherche, fondé une société mêlant luxe et technologie, et travaillé comme consultant, ce qui m’a permis de comprendre les enjeux stratégiques, la gestion de projets à grande échelle, et d’explorer différents secteurs industriels. Lorsque Sébastien et moi nous sommes rencontrés, il cherchait à explorer de nouveaux marchés pour Allegorithmic, notamment dans les secteurs du design. J’ai vu dans cette technologie un potentiel incroyable et j’ai décidé de rejoindre l’aventure, avec la volonté d’apporter mon expertise pour élargir l’ambition de l’entreprise au-delà du jeu vidéo.

Quels ont été les plus grands défis rencontrés et les principales leçons apprises lors du processus d’acquisition par Adobe ?

Sébastien Deguy :
L’acquisition par Adobe en 2019 a été une étape majeure pour nous. Le plus grand défi a été de passer d’une équipe de 140 personnes à une entreprise de 25 000 employés. Nous avons dû nous adapter à une culture d’entreprise beaucoup plus grande, avec des processus plus lourds et des objectifs de prévisibilité financière. C’était un sacré changement après avoir été dans une start-up où nous pouvions prendre des décisions rapidement et faire évoluer les produits de manière très agile. Mais nous avons rapidement compris que cela nous offrait aussi des opportunités énormes : l’accès à des ressources, à un réseau global, et surtout, la possibilité de déployer notre technologie à une échelle mondiale. La leçon la plus importante que j’ai tirée de cette transition, c’est l’importance de savoir s’intégrer dans une organisation tout en préservant son âme créative. Ce n’est pas facile, mais c’est possible.

François Cottin :
Je partage cette vision. L’un des défis de l’intégration a été de maintenir l’agilité d’une start-up tout en s’intégrant dans des processus plus rigides. Chez Adobe, il faut naviguer entre vitesse d’innovation et exigence de stabilité. C’est un équilibre délicat car la culture de souplesse d’une start-up entre souvent en conflit avec les priorités de la grande entreprise, comme l’exigence de prévisibilité et la gestion des risques. Mais l’expérience m’a appris à apprécier cet équilibre. Ce que j’ai appris, c’est que pour réussir dans un grand groupe, il faut savoir garder son esprit d’innovation et ses ambitions tout en respectant les processus d’une grosse structure pour pouvoir en tirer les bénéfices.

Après l’acquisition, comment avez-vous réussi à préserver l’esprit d’Allegorithmic au sein d’Adobe ?

Sébastien Deguy :
La transition n’a pas été facile, mais c’était un défi que nous avons relevé avec détermination. La clé pour préserver l’esprit d’Allegorithmic a été de maintenir une communication constante avec nos équipes et de leur donner la possibilité de continuer à travailler sur des projets créatifs tout en respectant les exigences d’Adobe. L’un des points les plus importants pour nous était de rester proches de nos utilisateurs et de comprendre leurs besoins. Nous avons également fait en sorte que la passion pour l’innovation et la recherche en 3D soit toujours au cœur de notre stratégie chez Adobe. Cela a permis de garder notre ADN intact tout en bénéficiant des ressources et des opportunités qu’Adobe offrait.

François Cottin :
Pour préserver cette culture, nous avons continué à mettre l’accent sur l’innovation, en encourageant les équipes à proposer de nouvelles idées,  à expérimenter. C’est cette capacité qui fait la différence dans une entreprise technologique, dans un marché en évolution constante et rapide. Nous avons aussi continué à dialoguer avec notre communauté, à garder cette proximité avec les créatifs, qu’ils soient dans les jeux vidéo, le cinéma, ou le design.

Sébastien, vous avez même remporté un Oscar pour votre contribution à l’industrie du cinéma. Que représente cette reconnaissance pour vous, et comment a-t-elle influencé votre parcours ?

Sébastien Deguy :
L’Oscar, c’est une reconnaissance incroyable, surtout dans l’industrie du cinéma où j’ai toujours rêvé de laisser une empreinte. C’est une consécration pour notre équipe et pour tout le travail accompli avec Allegorithmic. Ce prix n’est pas seulement une récompense pour une technologie, mais pour son impact sur l’ensemble de l’industrie cinématographique. Il a validé le fait que nous avons contribué à une évolution dans la production de films et d’effets spéciaux, notamment en matière de texture 3D, un domaine où nous étions en avance. Personnellement, cela a bouclé la boucle de mon parcours : de passionné de cinéma à innovateur technologique au service de cette industrie.

François, parlez-nous de l’Emmy reçu par Adobe pour Substance. Que représente ce prix pour l’ensemble de l’équipe et l’industrie des effets spéciaux ?

François Cottin :
L’Emmy récompense l’impact considérable qu’a eu Substance sur l’industrie de la production télévisuelle, particulièrement depuis l’essor du streaming. En quelques années, l’industrie a beaucoup changé, et il est aujourd’hui plus rapide et économique d’ajouter des éléments en 3D dans une production que de les filmer en réel. Substance permet aux créateurs de rendre ces éléments 3D parfaitement réalistes, offrant ainsi un haut niveau de contrôle sur la qualité des effets visuels. Ce prix est une reconnaissance du chemin parcouru et du rôle clé que nous avons joué dans cette évolution.

Votre duo semble particulièrement complémentaire. Comment décririez-vous votre dynamique de collaboration ?

François Cottin :
Nous avons toujours été très complémentaires dans nos approches. Sébastien est un visionnaire technique, un créateur passionné par la technologie et l’innovation, et un brillant leader humain, tandis que je suis plus concentré sur les aspects stratégiques et business. Nos compétences se sont toujours bien complétées, parmi un ensemble de talents incroyables à la tête d’Allegorithmic, puis de la division 3D d’Adobe. Nous avons réussi à allier l’aspect créatif avec une gestion pragmatique et une vision stratégique du marché, permettant à Allegorithmic de se développer rapidement et de s’imposer comme un acteur clé dans l’industrie de la 3D.

Sébastien, vous venez d’annoncer votre départ d’Adobe et vous êtes lancé dans de nouvelles aventures entrepreneuriales. Qu’est-ce qui vous a inspiré à tourner la page et en quoi vos expériences passées façonnent-elles vos nouveaux projets ?

Sébastien Deguy :
C’est un nouveau chapitre pour moi. Après avoir passé plus de 15 ans à diriger Allegorithmic et vécu l’aventure Adobe, je ressens le besoin de revenir à la création pure. J’ai toujours été attiré par le monde du cinéma et de l’animation, c’est pourquoi je me suis lancé dans un studio de création de contenu Sans Strings Studio. Mes années passées à développer des outils pour des industries créatives m’ont donné une solide expérience que j’applique aujourd’hui pour innover dans le domaine de l’animation et des jeux vidéo. C’est un retour à mes racines créatives, avec la possibilité de travailler sur des projets plus personnels et artistiques.

A Sans Strings, nous avons développé un ensemble de techniques qui permettent de faire de l’animation en temps réel et des jeux en utilisant les mêmes données que pour l’animation (on parle de “transmedia”), ce qui est rare. Nos premières productions mettent en oeuvre des puppets digitales et nous nous amusons beaucoup. Nous venons de lever un tour de Pre-Seed auprès de A16Z Games, et intégrons leur incubateur Speedrun.

François, vous avez choisi de poursuivre votre évolution au sein d’Adobe. Qu’est-ce qui vous motive aujourd’hui, et comment voyez-vous votre rôle pour faire le lien entre l’esprit startup et la dimension d’une grande entreprise ?

François Cottin :
Chez Adobe, mon rôle est de maintenir l’équilibre entre l’esprit start-up et la structure d’une grande entreprise. Ce qui me motive, c’est de continuer à soutenir une croissance très ambitieuse en aidant les équipes à exploiter pleinement le potentiel de la 3D au sein d’Adobe. Ce défi est passionnant, car il permet de concilier agilité et solidité structurelle, et c’est ce qui fait la force de notre division 3D aujourd’hui.

Quel conseil donneriez-vous aux entrepreneurs français, notamment dans la tech et les industries créatives, qui rêvent de construire une success story à l’international comme la vôtre ?

Sébastien Deguy :
Le conseil que je donnerais est de ne jamais sous-estimer l’importance de l’anglais. Apprendre l’anglais correctement est essentiel pour pouvoir échanger avec des partenaires internationaux et instaurer une vraie confiance. Ensuite, il est crucial de comprendre qu’à un moment donné, l’entreprise doit se concentrer sur la création de valeur pour ses clients. Si vous vous lancez dans une aventure entrepreneuriale, il faut garder en tête que la rentabilité, la satisfaction client, et la durabilité sont les clés du succès.

François Cottin :
Pour moi, il est important de comprendre que l’entrepreneuriat, c’est d’abord bâtir une relation de confiance avec ses clients pour développer un revenu solide. Trop souvent, je vois les entrepreneurs se concentrer sur l’obtention d’investissements, alors que ce qui crée réellement la valeur, c’est d’apporter une solution aux vrais besoins du marché, de servir ses clients avec un produit qui leur apporte de la valeur. Pour un entrepreneur, chaque dollar de revenu généré est un degré de liberté de gagné.

Merci Sébastien & François !

 

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