Installée à San Francisco depuis dix ans, Virginie Personne a fondé Petits Pas Studio, une école qui mêle danse, théâtre, exigence artistique et esprit de communauté. Ancienne médecin-pédiatre, enseignante en médecine à Paris et danseuse professionnelle, elle a réinventé sa vie en Californie autour de trois piliers : la famille, la pédagogie et la danse. À l’occasion des dix ans du studio, elle revient pour MerciSF sur ce parcours singulier, les valeurs qui l’animent et la belle aventure collective née presque par instinct.

 

Comment est né Petits Pas à ton arrivée à San Francisco ?

Quand je suis arrivée il y a dix ans, je venais de Paris avec un parcours très riche : médecin, enseignante à l’université, chercheuse… et danseuse. Avec deux jeunes enfants et une vie très intense derrière moi, j’ai ressenti le besoin de ralentir et de recentrer ma vie autour de ma famille.

Mais très vite, j’ai compris que j’avais aussi besoin d’un projet pour m’ancrer ici. La création de Petits Pas n’est pas née d’une réflexion de marché, mais d’un besoin profondément personnel : celui de me ré-enraciner dans un nouveau pays.

À travers ce studio, j’ai cherché à recréer un environnement qui me ressemble — humain, structuré, chaleureux, avec une sensibilité européenne. La danse (et plus largement la création) est devenue ce point d’ancrage.

 

Quelle était la philosophie de départ de Petits Pas ?

En arrivant à San Francisco, j’ai été frappée par le nombre de studios et de cours “à la carte”. Cette souplesse ne correspondait pas vraiment à ma vision : pour moi, la danse est un engagement, qui se construit dans le temps.

Dès le début, je voulais créer un esprit de communauté. C’était essentiel. J’ai tout de suite ressenti la force du collectif ici, et j’avais envie de proposer cela à travers le studio.

Mais il ne s’agissait pas seulement de créer du lien. Je voulais aussi transmettre une certaine exigence. Pour moi, le plaisir et la liberté passent par la technique. L’idée n’a jamais été de faire “juste du fun”, mais d’aller vers quelque chose dont on peut être fier.

 

Quelles influences françaises nourrissent ton studio et ta manière d’enseigner ?

Il y a d’abord la rigueur, bien sûr, et le rapport à la transmission. Mais il y a aussi la langue : le vocabulaire du ballet est français, et je trouve toujours adorable d’entendre mes petites Américaines dire “plié” ou “arabesque”.

Plus profondément, il y a aussi une certaine idée de la discipline intérieure. Pas une rigueur autoritaire, mais un état de présence, de concentration, de respect du groupe et de soi-même. C’est quelque chose que j’essaie de transmettre.


Avec le recul, de quoi es-tu la plus fière aujourd’hui ?

Je crois qu’il y a d’abord une fierté personnelle : celle d’avoir réussi à rebondir, à changer de vie, à me réinventer. J’aime cette idée qu’on peut avoir plusieurs vies.

Mais il y a une immense fierté artistique. Les spectacles que nous créons avec ma partenaire Marie Walburg sont de vraies productions artistiques et des projets collectifs. Toute l’équipe, les élèves (plus de 200 aujourd’hui), les familles, tout le monde est embarqué dans la même direction. Et je pense qu’au fil des années, on a trouvé une signature assez singulière.


Justement, quelle est cette signature propre à Petits Pas ?

Nous ne faisons pas simplement un spectacle de danse, ni seulement une pièce de théâtre. Nous écrivons une histoire complète, du début à la fin, avec un vrai fil narratif. La danse et le théâtre se répondent, se complètent, s’enrichissent.

C’est un format qui permet de varier les émotions, d’aller du sensible au burlesque, du poétique au comique. Ce mélange, c’est vraiment notre identité. Et artistiquement, c’est extrêmement riche.


Tu parles aussi beaucoup de transformation. Pourquoi ce mot est-il si important pour toi ?

Parce que c’est exactement ce que permet la scène. La danse transforme. Et ce qui me touche énormément, c’est de voir des élèves — enfants comme adultes — découvrir une autre facette d’eux-mêmes.

À la fin des spectacles, je vois souvent dans le regard des proches une émotion très forte. Comme s’ils découvraient quelqu’un qu’ils connaissaient déjà… mais autrement. C’est magnifique.

Chez les adultes, c’est encore plus fort parfois, parce qu’elles arrivent souvent avec des idées très arrêtées sur elles-mêmes : “je ne suis pas assez gracieuse”, “ce n’est pas pour moi”, “je ne monterai jamais sur scène”. Et puis tout cela tombe. Elles se redécouvrent.


Les adultes ont donc toute leur place dans le studio ?

Oui, complètement. Et cela faisait partie de mes convictions dès le départ. Je voulais que tout le monde puisse monter sur scène. Au début, les adultes refusaient presque toutes. Elles disaient : “La scène, c’est pour les enfants ou pour les vrais danseurs.”

Aujourd’hui, c’est presque l’inverse : certaines viennent justement parce qu’elles veulent vivre cette expérience. C’est devenu un objectif, un défi personnel, parfois même une révélation.


As-tu en tête quelques parcours marquants parmi tes élèves ?

Oui, beaucoup. Il y a par exemple cette adulte qui a été l’une de mes toutes premières élèves. Elle est arrivée à un moment de grande remise en question dans sa vie. Aujourd’hui, elle danse énormément, dans plusieurs studios, et la danse a réellement changé quelque chose pour elle.

Il y a aussi des enfants que j’ai vues grandir depuis les débuts et qui ont ensuite intégré de très beaux parcours, comme la San Francisco Ballet School ou la section danse de SOTA. Voir ces trajectoires éclore, c’est une immense joie.


L’un des grands succès de Petits Pas, est-ce aussi la communauté créée autour du studio ?

Oui, sans hésiter. C’est même l’une des choses les plus émouvantes pour moi. Aujourd’hui, la communauté Petits Pas existe par elle-même. Les élèves se retrouvent en dehors des cours, vont voir des spectacles ensemble, échangent, s’organisent.

Quand je vois que quelque chose vit au-delà du studio, qu’un lien réel s’est créé entre elles, je me dis que le pari est réussi.


Comment allez-vous célébrer les dix ans de Petits Pas ?

Évidemment, on n’allait pas juste faire un spectacle et chanter “Joyeux anniversaire” à la fin ! On a imaginé un vrai scénario autour d’un dîner d’anniversaire, fidèle à notre goût pour les récits et les mises en scène.

On y fera revenir des personnages des années précédentes, qui vont se croiser, interagir, parfois de manière très drôle. Il y aura des clins d’œil au passé, mais jamais sous forme de simple reprise. Je n’aime pas “réchauffer les plats”. Il fallait que cette célébration soit aussi un nouvel objet artistique.


Ce spectacle anniversaire reflète-t-il aussi l’esprit familial du projet ?

Oui, totalement. Petits Pas est une aventure très familiale. Mes proches participent de différentes façons, et j’y tiens beaucoup. D’ailleurs, dans nos productions, on aime mêler plusieurs formes d’art : la danse, le théâtre, la musique live, la vidéographie, la fabrication des accessoires…

Nous faisons énormément de choses nous-mêmes, à la main, en famille, avec l’équipe. C’est beaucoup de travail, mais c’est aussi ce qui donne au studio sa texture particulière.


Quels ont été les plus grands défis de ces dix dernières années ?

Le Covid, sans hésiter. Cela a été une période extrêmement difficile, mais aussi très révélatrice de la solidité de notre communauté. Nous avons continué coûte que coûte : dehors, sur des terrains de basket, dans des conditions parfois improbables.

Avec l’équipe, on a tout fait pour maintenir le studio en vie. Et quand nous avons pu reprendre, tout le monde était là. Cela a renforcé quelque chose de très fort entre nous.


Comment imagines-tu la suite pour Petits Pas ?

Je n’ai pas envie de faire grossir le studio à tout prix. Je n’ai pas envie d’en faire une machine. Ce que je veux préserver, c’est la dimension humaine, le lien, la personnalisation.

artistiquement, j’aimerais continuer à développer certaines idées, peut-être distinguer davantage la partie théâtre et la partie danse, tout en conservant notre signature commune.

Avec ma partenaire artistique Marie, nous réfléchissons aussi à prolonger certaines créations sous d’autres formes, par exemple en courts-métrages pour des festivals.


Et le rêve ultime ?

Le rêve ultime, ce serait d’avoir un jour une petite compagnie de danseurs professionnels, en parallèle de l’école. Pas pour remplacer ce que nous faisons avec les amateurs, que j’adore profondément, mais pour créer un dialogue entre formation, transmission et création professionnelle. Ce serait une nouvelle étape très inspirante.

 

Spectacle Here & Now

📅 Samedi 16 mai à 15h00 et dimanche 17 mai à 12h
📍 Lieu : Brava Theater, San Francisco
🎟️
Billetterie ici

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