La chanteuse lyrique mezzo-soprano franco-américaine, Sophie Delphis sera sur scène pour La Belle et la Bête, l’opéra de Philip Glass, dans la mise en scène singulière d’Opera Parallèle, donnée pour deux représentations à Berkeley. Elle y incarne Félicie / Adélaïde, les deux sœurs de Belle — un double rôle aussi savoureux que symbolique.
À l’occasion de ces représentations, elle revient pour MerciSF sur son parcours, son rapport au chant, à la langue française, au corps, et sur ce que cette œuvre « magique » représente pour elle aujourd’hui.
Un parcours qui ne devait pas forcément mener à l’opéra
Contrairement à de nombreux chanteurs lyriques, Sophie Delphis ne se destinait pas à une carrière musicale. Elle commence le chant presque par hasard, enfant, « pour apprendre à bien placer la voix », à l’initiative de sa mère Marylène Delbourg-Delphis. Le piano ne la séduit pas — trop d’exécution, pas assez de pensée — mais le chant, lui, s’installe progressivement, sans évidence immédiate.
À 14 ans, elle se retrouve propulsée dans son premier opéra, Amahl and the Night Visitors de Menotti. Les répétitions sont une épreuve, mais la scène agit comme une révélation. « J’ai détesté les répétitions, mais je suis tombée amoureuse des performances. » L’adrénaline, le rapport au public, le théâtre : quelque chose s’ancre.
Elle poursuivra ses études au New England Conservatory à Boston, puis à l’University of Michigan, tout en entretenant longtemps une forme de distance intérieure avec son propre métier. « Pendant des années, je chantais sans vraiment me sentir chanteuse. »
Trouver sa voix… et sa voie
Le véritable basculement survient pendant la pandémie. Privée de scènes, de contrats, de structure, Sophie Delphis se retrouve face à une question essentielle : pourquoi chanter, quand il n’y a plus rien à prouver ?
« C’est là que j’ai compris que je chantais parce que j’aimais chanter. Pas seulement pour être sur scène. »
Cette prise de conscience transforme profondément son rapport à la musique. Le chant devient un plaisir corporel, presque musculaire, et non plus uniquement un acte performatif. La voix cesse d’être un outil, elle devient un lieu.
Une renaissance après la maladie
À cette redéfinition intime s’ajoute une épreuve majeure : un cancer, qui l’éloigne de la scène pendant près d’un an. Chimiothérapie, radiothérapie, CAR-T cell therapy… puis, malgré tout, le retour.
Son audition pour un projet au Brooklyn Academy of Music (BAM) se fait sans cheveux, sans engagements récents, mais avec une vérité désarmante. « Je suis très contente de chanter pour vous, d’autant plus que ça fait des mois que je n’ai pas chanté, parce que j’ai un cancer. »
Ce projet, What to Wear, présenté dans le cadre du Prototype Festival, marque une véritable renaissance artistique. « Je ne savais pas si je pourrais rechanter. Aujourd’hui, je chante beaucoup. C’est une renaissance. »
Félicie / Adélaïde : les “méchantes” nécessaires
Dans La Belle et la Bête, Sophie Delphis incarne les deux sœurs de Belle, Félicie et Adélaïde. Des personnages souvent perçus comme secondaires, mais essentiels à l’architecture du conte.
« Elles font partie de la mécanique féerique de l’histoire. Elles sont un contrepoint. »
Ce double rôle lui permet de jouer sur les couleurs vocales, entre soprano et mezzo, et de s’amuser avec les caractères. Dans cette version unique, où le film de Cocteau est projeté pendant que les chanteurs interprètent la partition en direct, la performance devient un exercice de haute précision.
« C’est du playback en direct. Il faut chanter exactement quand on voit les lèvres bouger à l’écran. »
Opera Parallèle pousse encore plus loin l’expérience multimédia, en intégrant des images filmées des chanteurs eux-mêmes, se superposant au film original. « J’adore cet aspect collage. C’est du multimédia total. »
Philip Glass : rendre le film évident
Si le film de Cocteau peut sembler aujourd’hui parfois excessif, Sophie Delphis explique que la musique de Glass lui donne une cohérence nouvelle : « Avec la partition de Philip Glass, tout devient naturel.
Le mélodrame devient évident. ». Son écriture, épurée, presque parlée, exige une approche différente du chant lyrique traditionnel. « Je chante Glass comme si je parlais. » Une esthétique qui correspond parfaitement à son goût pour la langue, la poésie et la précision du texte.
Le corps, la langue, la pensée
Parallèlement à sa carrière de chanteuse, Sophie Delphis poursuit un doctorat à CUNY (New York), consacré au corps de l’interprète, à la langue française et à la mise en musique de la poésie — notamment Mallarmé chez Ravel.
« Ma passion, c’est l’interprète comme co-créateur. » Une réflexion nourrie par son expérience de la maladie, qu’elle n’a jamais vécue comme une rupture, mais comme une continuité. « J’ai vécu le cancer comme une performance. Il fallait se préparer, se recréer. »
Une œuvre, une expérience
Pour Sophie Delphis, La Belle et la Bête dépasse largement le cadre d’un simple opéra. « C’est une expérience unique. Magique pour le public, magique pour les interprètes. »
Un mot qui revient souvent : magique. Et qui résume parfaitement cette œuvre à la croisée du cinéma, de la musique, du corps et de la voix.
La Belle et la Bête
Dates : 13 et 14 mars 2026
Adresse : 101 Zellerbach Hall, Berkeley, CA 94720
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