Explorateur français de renommée mondiale, pionnier des expéditions polaires, Jean-Louis Étienne est de passage à San Francisco cette semaine à bord de son voilier scientifique le Persévérance. Invité par le Consulat Général de France et le comité de développement durable de la Chambre de Commerce Franco-Américaine, il a partagé avec MerciSF sa trajectoire hors du commun : de ses rêves d’enfant dans le Tarn à ses expéditions polaires légendaires, en passant par son dernier projet scientifique, le Polar Pod. À l’aube de ses 80 ans, il impressionne par son énergie intacte et sa conviction que l’exploration reste un outil essentiel pour éclairer les défis climatiques de demain.

MerciSF : D’où vous vient ce goût de l’aventure et de l’exploration scientifique ?
Jean-Louis Étienne : Je suis né dans le Tarn, dans un village agricole, loin de la mer et de la montagne. Mais enfant, j’adorais être dehors et je m’inventais déjà des expéditions. À 14 ans, je faisais des listes de matériel pour camper dans les Pyrénées en plein hiver. Mon parcours scolaire n’était pourtant pas celui d’un futur explorateur : j’ai commencé par un CAP de tourneur-fraiseur. Mais une prof de maths, Madame Pujol, m’a encouragé à poursuivre. J’ai finalement fait médecine et suis devenu interne en chirurgie. Mais mes rêves d’expéditions sont revenus, et j’ai décidé de mettre mes compétences médicales au service de l’aventure.

Votre première expédition ?
J’ai traversé l’Atlantique comme médecin à bord du Bel Espoir, un voilier du père Jaouen qui aidait d’anciens prisonniers et toxicomanes à se réinsérer. Puis j’ai embarqué avec Éric Tabarly pour une course autour du monde. Je n’étais pas régatier, mais j’apportais ma connaissance médicale. Sur un bateau, on apprend vite : navigation, sextant, météo. Pendant plus de dix ans, j’ai enchaîné les expéditions comme médecin, marin et alpiniste.

Quand avez-vous décidé de devenir explorateur à part entière ?
En 1984, lors d’une expédition à l’Everest, je me suis demandé : « Où est mon Cap Horn, mon Everest à moi ? ». C’est ainsi que le Pôle Nord s’est imposé. Il représentait la synthèse de mes expériences : l’ambiance glaciale des hautes montagnes, le défi maritime puisque le Pôle Nord se trouve au milieu de l’océan Arctique et l’épreuve physique extrême. Après un premier échec en 1985, j’ai finalement atteint mon objectif seul en 1986, après 63 jours sur la banquise, avec des températures descendant à –52 °C.

Sans GPS ni téléphone, j’étais totalement isolé du monde et j’y ai appris la persévérance. Cette victoire a structuré ma vie, et j’ai décidé de me consacrer aux expéditions polaires.

Quelles autres expéditions marquantes ont suivi ?
En 1989-90, j’ai participé à la traversée de l’Antarctique, l’expédition Transantarctica, avec une équipe internationale : Américain, Russe, Chinois, Japonais, Anglais et moi, Français. Sept mois avec des chiens de traîneaux, mais surtout un retentissement politique : notre expédition a contribué à préserver l’Antarctique de l’exploitation minière, pour en faire une terre de science et de paix. Ensuite, j’ai fait construire un voilier polaire, Antarctica, conçu pour résister à l’écrasement de la banquise, inspiré de Nansen. Ce bateau, devenu plus tard Tara, a mené d’importantes missions scientifiques.

J’aime autant inventer et construire que voyager : chaque expédition est une aventure entrepreneuriale, qui demande autant de financement et d’ingénierie que d’endurance sur le terrain.

Votre nouveau défi, c’est le Polar Pod. Qu’apportera-t-il ?
C’est une station scientifique verticale conçue pour dériver autour de l’Antarctique et résister aux tempêtes des cinquantièmes hurlants. L’océan Austral est le moins connu du globe – on l’appelle même the major data gap – et pourtant essentiel : il absorbe à lui seul la moitié du CO₂ capté par les océans mondiaux. Le Polar Pod mesurera en continu les échanges air-océan, les flux de CO₂, la biodiversité et l’impact du réchauffement climatique. Haut de 100 mètres, plus grand que la Statue de la Liberté, il sera zéro émission et autonome en énergie grâce à ses éoliennes. Huit personnes vivront à bord, relayées tous les deux mois par le Persévérance. La mission durera trois ans, soit deux tours complets de l’Antarctique.

Vous êtes à San Francisco avec le Persévérance, le plus grand voilier océanographique du monde. Quelle est sa mission aujourd’hui ?
C’est un support scientifique et pédagogique. Nous travaillons sur des missions scientifiques avec des chercheurs, mais aussi sur la sensibilisation des jeunes et du grand public. Le but est de partager les connaissances sur les océans et le climat, et de montrer ce qu’il se passe réellement sur le terrain.

Vos expéditions ont toujours eu une dimension pédagogique. Pourquoi ?
Parce qu’être sur le terrain donne une légitimité. Quand on parle de la banquise qui fond ou des icebergs qui se détachent, je l’ai vu de mes propres yeux. Le rôle de l’explorateur aujourd’hui est de traduire des phénomènes scientifiques complexes en phrases simples, accessibles au plus grand nombre.

C’est aussi une manière de reconnecter les jeunes avec la nature, qui fonctionne comme un modèle d’économie circulaire alors que notre société s’en éloigne, et d’inspirer la prochaine génération de défenseurs de la planète.

Vous entretenez un lien particulier avec la Californie…
Oui, j’y ai vécu quelques mois dans les années 70, à San Francisco. Ce qui m’avait frappé à l’époque – et qui existe toujours – c’est ce sentiment de liberté et de créativité. Aujourd’hui, la Californie est un formidable laboratoire d’innovation, entre intelligence artificielle, transition énergétique et technologies maritimes. Mais ce qui me touche le plus, c’est la conscience écologique qui y est très forte, une envie d’agir pour l’océan et pour le climat. Les scientifiques américains, notamment à l’institut Scripps d’Océanographie à San Diego, ont une grande ouverture : leur premier réflexe est de demander « que peut-on faire ensemble ? ». C’est une dynamique que j’aimerais développer en inscrivant des partenariats durables avec la Californie, à la fois avec les institutions scientifiques et académiques.

Quels sont, selon vous, les grands défis pour la planète ?
Le climat reste le défi numéro un. Nous sommes la civilisation carbone, dépendante du pétrole, du gaz et du charbon. Les conséquences sont déjà là : réchauffement des océans, inondations, dérèglement du cycle de l’eau… Pourtant, nous avons les solutions pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, en basculant vers des énergies de flux – renouvelables et nucléaire.

L’océan joue déjà un rôle immense en captant environ 30 % du CO₂, mais il faut accélérer la transition.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations ?
L’envie. Si vous avez envie de quelque chose, c’est votre moteur, votre capital. Mais il faut y ajouter du travail, du temps et de la persévérance. Le nom de mon voilier n’a rien d’un hasard : la persévérance est mon moteur intérieur. Je sais que la vie est faite de marées hautes et de marées basses, mais ce n’est pas parce que c’est difficile qu’il faut renoncer. Résister à la tentation de l’abandon, c’est ce qui permet d’avancer et de se réaliser. Et face au climat, il ne faut pas renoncer, au contraire : chacun peut agir à son échelle – individuelle, familiale, collective. C’est l’addition des petites actions qui crée le changement.

 

Merci Jean-Louis Étienne

 

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