En ce mois de juin 2025, San Francisco célèbre le mois de la Pride avec éclat. C’est dans ce contexte que la conservatrice et historienne de l’art Marine Kisiel mène sa résidence à la Villa Albertine, consacrée à un projet aussi original que nécessaire : redonner vie aux trajectoires queer oubliées du XIXe siècle par l’histoire de la mode.

« Je suis historienne de l’art, conservatrice du patrimoine et responsable du département mode XIXe siècle au Palais Galliera à Paris », résume-t-elle. Après un début de carrière au musée d’Orsay, Marine Kisiel décide de s’éloigner des “grands noms” de l’histoire de l’art pour explorer un autre versant du XIXe siècle : celui des corps, des vêtements, et des existences moins visibles. « J’étais un peu lasse de gérer des situations de pouvoir, en quelque sorte. J’ai voulu aller vers une histoire culturelle et sociale à hauteur de corps. La mode me permet ça. »

C’est en co-dirigeant avec Matthieu Leglise la revue Perspective, et en coordonnant dans ce cadre un numéro sur l’histoire de la mode avec Emilie Hammen, qu’elle entre dans ce champ encore peu défriché par le monde académique. Elle y découvre un outil puissant pour interroger non seulement le goût et l’esthétique, mais aussi les normes sociales, le genre, et les identités. Sa recherche prend dès lors une orientation résolument queer. « J’ai eu la joie de voir s’ouvrir un nouveau terrain, aligné avec mes préoccupations personnelles : qui sont nos queer ancestors ? Qui sont les gays, les lesbiennes, les personnes trans du passé ? Celles et ceux dont on ne parle pas et qui ont pourtant existé. »

Son projet d’exposition, intitulé provisoirement en anglais Dandykes, ouvrira en Septembre 2026 au Palais Galliera. Il retracera comment, au XIXe siècle, les femmes s’approprient progressivement les codes du vestiaire masculin. 

« Je travaille à deux niveaux : d’une part, sur la masculinisation de la mode féminine, qui est une évolution présente dans toute la société ; d’autre part, je cherche à voir si l’on peut esquisser une proto-mode lesbienne au XIXe siècle. Avec ce que cela a d’anachronique, car le mot ‘lesbienne’ n’est pas employé à l’époque, mais les pratiques, elles, existent : des femmes qui vivent avec des femmes, qui s’habillent en hommes, qui prennent la mer ou les armes sous des identités d’hommes et dans des vêtements d’homme. »

Parmi les figures majeures qu’elle met en lumière, on retrouve George Sand, Jeanne Dieulafoy, ou encore la peintre Rosa Bonheur, célèbre pour avoir demandé un permis de travestissement afin de pouvoir peindre en pantalon. « Elle a créé son propre uniforme, avec gilet, jaquette et jupe – une forme d’expression vestimentaire qui lui appartient totalement. Elle le décline dans toutes les couleurs, un peu comme une signature. »

Ouvrières des usines Levi’s à San Francisco. / Levi’s factory workers in San Francisco © Levi Strauss & Co. Archives

San Francisco, lieu de sa résidence (ainsi que New-York), se révèle être un terrain particulièrement riche pour ces recherches. D’abord parce que la ville est l’un des épicentres historiques des luttes LGBTQIA+. « C’est une ville mythique, un bouillon de culture queer. Il y a ici une énergie collective incroyable, portée par les militantes, les bibliothèques, les archives. Tout cela nourrit profondément ma réflexion. » Ensuite parce qu’il s’agit aussi d’un lieu d’archives matérielles majeures : à l’instar des collections Levi’s, avec lesquelles Marine Kisiel collabore pour retracer l’émergence de vêtements créés pour les femmes dans le domaine du workwear, au départ uniquement masculin.

 

Paradoxalement, dans ce haut lieu mondial de l’innovation technologique, l’intelligence artificielle ne fait pas du tout partie de ses outils. « Je fais appel à l’intelligence humaine avant tout, et à la matérialité. Je veux montrer des pièces du XIXe, pas de reproductions. Dire “on a existé”, ça passe par des preuves tangibles. Une photographie, un vêtement, un objet. Il y a là une économie de la preuve à laquelle je crois profondément, et un fil très fort qui nous relie au passé. »

Ce rapport aux archives est aussi un engagement politique. À une époque où les personnes LGBTQ+ sont régulièrement prises pour cibles, Marine Kisiel voit dans le musée un espace d’action. « Montrer que ces figures existaient déjà, c’est désamorcer les peurs. C’est dire aux publics : elles étaient là, vous ne les aviez simplement pas vues. Et tout va bien. »

Son travail s’appuie autant sur des figures célèbres que sur des vies anonymes, retrouvées dans des albums de famille, des photos vernaculaires, ou des archives communautaires comme les Lesbian Herstory Archives de Brooklyn. « Ce sont ces personnes qui passent sous les radars que je cherche à faire remonter. Parce qu’en réalité, c’est nous. Et nous voir et nous donner à voir, c’est important. »

À la question de ce que signifie pour elle être lesbienne et « queer », Marine Kisiel répond inspirée par une citation des Radicalesbians, aussi puissante que poétique : « Une lesbienne c’est la rage de toutes les femmes condensée jusqu’à son point d’explosion.” Puis elle ajoute “ Être queer, c’est vivre en dissidence. Voir le monde autrement, de façon plus fluide, moins normative, plus explosive. »

Grâce au temps offert par la Villa Albertine, elle peut faire émerger cette mémoire invisible. « La vie des communautés queer est faite d’effacements. Avoir ce temps, cet espace, pour faire remonter des fragments d’histoire, c’est précieux. Y oeuvrer, avec d’autres, c’est sans doute espérer donner à toustes, et notamment aux plus jeunes, de quoi ne pas avoir à réinventer la poudre à chaque génération. »

 

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