Matthieu Soulé et Arnaud Auger incarnent une nouvelle génération d’experts à l’intersection du capital-risque, de l’innovation et de l’investissement à fort impact. Aujourd’hui à la tête de C.Lab, le service de conseil lancé par Cathay Innovation*, un fonds mondial investissant dans des startups à impact positif, ils connectent les start-ups aux grands groupes et aux marchés mondiaux, tout en intégrant les enjeux de durabilité et de transformation technologique.
Avec un parcours marqué par leur passage au sein du Lab d’innovation de BNP Paribas à San Francisco, Matthieu et Arnaud ont acquis une compréhension fine des dynamiques entre l’Europe et la Silicon Valley et une expertise de l’écosystème tech de la région.
Acteurs clés de la communauté franco-américaine de la Baie, Matthieu et Arnaud portent de multiples casquettes : Matthieu en tant que co-président du comité Mobilité de la FACC California SF-LA, mentor pour des organisations telles que le Sustainable Ocean Alliance et co-animateur de la communauté climate tech My Climate Journey (MCJ) à San Francisco, et Arnaud en tant que co-président du comité Santé de la FACC California SF-LA , mentor au Plug and Play Startup Center, fondateur du Fan Club de l’Équipe de France à SF et intervenant régulier du podcast Silicon Carne.
Dans cet entretien, Matthieu et Arnaud reviennent sur leur parcours, leur vision du venture capital et leur engagement pour les innovations à impact.
*Fondé à Paris en 2015, Cathay Innovation gère plus de 2,5 milliards d’euros d’actifs et a investi dans plus de 100 startups à forte croissance, telles que Chime, Pinduoduo, Glovo, Wallbox, Ledger et Owkin.
Qu’est-ce qui vous a amenés tous les deux à venir à San Francisco et à travailler pour le Lab d’innovation de BNP Paribas ?
Matthieu Soulé : La première fois que je suis venu à San Francisco c’était en 2008 pour effectuer un stage à l’Atelier BNP Paribas. L’expérience s’est bien passée et je suis revenu en VIE en 2010, pendant un an, toujours à l’Atelier BNP Paribas. J’ai ensuite passé quatre ans à Paris, entre 2011 et 2014, avant de revenir de façon plus permanente en janvier 2015.
L’Atelier BNP Paribas US avait été créé en 2005 pour comprendre ce qui se passait en matière de nouvelles technologies. Initialement, on était surtout en contact avec les grandes entreprises comme Cisco et HP, mais avec le temps, les start-ups ont pris une place prépondérante. L’idée était de se rapprocher de l’innovation technologique, comprendre les nouveaux business models et conseiller BNP Paribas et ses grands clients entreprises.
Arnaud Auger : Je suis arrivé en 2015 pour travailler pour une start-up de foodtech appelée Handpick. Il se trouve que cette start-up avait été identifiée par l’Atelier BNP Paribas dans le cadre d’une learning expédition organisée pour Danone et Carrefour. L’Atelier BNP Paribas jouait un rôle de pont entre startups et grands groupes, entre l’Europe et les États-Unis, et cherchait un profil comme le mien, ayant évolué côté start-up. Nathalie Doré m’a proposé de les rejoindre, et j’ai saisi l’opportunité d’être à cette intersection stratégique.
Avant de venir à San Francisco, j’étais en Inde, et même là-bas, j’ai réalisé que la Silicon Valley décidait des gagnants. Par exemple, entre 2014 et 2016, les startups indiennes sont passées de 1 milliard à 9 milliards de dollars levés en raison des investissements de la Silicon Valley. J’ai donc compris que pour être dans la course, il fallait être à San Francisco.
Est-ce l’aspect financement qui vous a attiré vers BNP Paribas ?
Arnaud Auger : Pas uniquement. L’Atelier BNP Paribas était plutôt une cellule de veille sur les innovations, bien au-delà des services financiers. BNP Paribas étant la plus grande banque de l’Union européenne elle gérait de nombreux grands groupes européens. L’objectif était de comprendre comment la technologie, notamment le numérique, transformait chaque industrie et ainsi anticiper l’impact sur les services financiers.
Pouvez-vous donner un exemple concret ?
Arnaud Auger : Oui, prenons l’exemple de la mobilité. La première fois que j’ai pris un trajet en voiture autonome, j’ai eu une réalisation : dans un Uber, on est dans l’espace de quelqu’un d’autre, alors que là, j’étais seul. Et cela change tout. Cela rend le trajet plus personnel. Cela m’a renforcé dans l’idée que la propriété individuelle d’une voiture en ville allait devenir obsolète. Demain, j’imagine bien des acteurs comme Walmart avoir des flottes de voitures autonomes, permettant aux Américains de commander un robot-taxi pour les amener au magasin et les ramener chez eux avec leurs courses.
Comprendre ces tendances est crucial, y compris pour BNP Paribas, qui gère des activités comme le crédit auto, leasing automobile, l’assurance auto ou la gestion de flotte.
Pouvez-vous nous expliquer la transition vers C.Lab et Cathay Innovation ?
Matthieu Soulé : Historiquement, l’activité ici s’appelait l’Atelier BNP Paribas, puis elle a changé de nom en 2020 pour devenir C.Lab. En rejoignant Cathay Innovation, nous avons gardé le nom, car il était déjà connu de nos clients. C.Lab continue à soutenir des corporates internationaux sur leurs enjeux stratégiques, et les nouveaux business models et BNP Paribas fait partie de nos investisseurs.
Quelle est la mission actuelle de C.Lab chez Cathay Innovation ?
Arnaud Auger : Nous avons lancé C.Lab pour continuer à aider les grands groupes à comprendre l’innovation à San Francisco et à se connecter aux start-ups.
Chez Cathay Innovation, on fait toujours le pont entre la France, l’Europe et la Silicon Valley, aussi bien pour les start-ups que pour les grands groupes.
Mon rôle est parfois celui d’un traducteur : je traduis le langage des start-ups pour les corporates, et inversement, en adaptant les réalités européennes aux tendances américaines.
Pouvez-vous nous parler de Cathay Innovation. Quelles sont ses origines et ses liens avec la France et l’Asie ?
Matthieu Soulé : Cathay Innovation existe depuis 10 ans. C’est un fonds d’investissement en capital risque basé à Paris rattaché à Cathay Capital, un acteur du private equity qui existe toujours et qui est notre maison mère.
Cathay Capital a été fondé il y a 19 ans en France et s’est historiquement concentré sur les PME françaises en Chine et vice versa. Le nom « Cathay » fait référence à l’appellation que l’explorateur européen Marco Polo donnait à la Chine. L’un des fondateurs, Ming-Po Cai, est né et a grandi en Chine avant d’étudier en France, puis de travailler pour SEB sur leur implantation en Chine.
Voyant l’émergence des start-ups, il a voulu créer un fonds de venture capital et s’est associé à Denis Barrier, un pionnier du corporate venture capital en France, qui avait co-créé Iris Capital qui était une collaboration entre Orange et Publicis.
Cathay Innovation est spécialisé dans les investissements à impact. Comment sélectionnez-vous les start-up que vous financez ?
Matthieu Soulé : Nous investissons dans des start-up à travers le monde, avec une stratégie « multi-stage ». Nos tickets d’investissement varient entre 10 et 20 millions d’euros dans des entreprises ayant déjà quelques millions de revenus et une équipe en place, mais pas seulement : En plus d’une quête des entreprises en phase de série B, ayant déjà un certain « product-market fit », nous accompagnons également les futures pépites au tout début de leur implantation, mais aussi lors de rounds de financement plus tardifs.
Nos secteurs prioritaires sont le Digital Health, la Fintech / Insurtech, le Consumer Retail et l’Énergie et Mobilité.
Nos investisseurs incluent de grands groupes tels que Sanofi (santé), BNP Paribas (fintech/insurtech), TotalEnergies (énergie), Vale (secteur minier) et SEB (retail). Environ 40% de nos investissements sont en Europe et en France, 30% aux États-Unis et 30% en Asie à peu près, avec des fonds dédiés à l’Amérique latine et l’Afrique.
Nous avons des fonds “article 8” dans la nomenclature, ce qui signifie que nous prenons en compte l’impact environnemental, social et de gouvernance (ESG) de nos investissements. Nous accompagnons nos start-up pour qu’elles deviennent plus durables et pour qu’elles intègrent ces critères dans leur stratégie de croissance.
Votre nomination à tous les deux à la tête du C.Lab de Cathay Innovation à San Francisco traduit-elle une volonté d’accélérer l’activité du fonds d’investissement sur certains secteurs clés ?
Matthieu Soulé : San Francisco reste un écosystème technologique incontournable. Depuis sa création, Cathay innovation a démarré avec un premier fonds de 300 millions d’euros, et aujourd’hui, nous sommes à 2,5 milliards sous gestion. Nous faisons partie du top 10 des fonds européens et l’un des rares fonds européens présents ici, à San Francisco, avec une équipe de 10 personnes.
Nous avons doublé la surface de nos bureaux à SF pour renforcer notre connectivité avec l’écosystème local et aider nos start-up européennes à s’implanter sur le marché américain. Nos investisseurs, principalement de grandes entreprises européennes et investisseurs institutionnels, cherchent aussi à mieux comprendre et s’exposer au marché américain.
Pouvez-vous donner un exemple concret d’une start-up à fort impact que vous avez financée ?
Arnaud Auger : Un bon exemple est une néo-banque aux États-Unis qui cible les « underbanked », c’est-à-dire les populations gagnant moins de 100 000 $ par an, qui vivent à flux tendus. Chime permet à ses clients d’accéder à leur salaire deux jours avant la paie, sans agios ni découvert. Pendant le COVID, elle a anticipé les chèques gouvernementaux et avancé les fonds aux bénéficiaires éligibles avant même leur envoi officiel.
Aujourd’hui, Chime détient près de 18% de part de marché chez les nouveaux comptes bancaires ouverts dans cette tranche de population et continue à servir des millions d’américains au quotidien. C’est un bel exemple de start-up avec un impact social fort, tout en offrant une performance financière attractive.
Comment intégrez-vous l’intelligence artificielle dans vos investissements ?
Arnaud Auger : L’IA est un axe stratégique pour nous, notamment dans la santé, les services financiers et l’énergie. Cathay innovation a investi dans des solutions d’optimisation de la consommation d’énergie, d’analyse de données de santé et de modélisation financière.
San Francisco est un centre d’innovation en IA, et nous constatons un regain d’excitation depuis l’avènement de ChatGPT et d’OpenAI. Cette vague technologique offre des opportunités significatives, et nous comptons bien continuer à investir dans ce domaine.

Arnaud Auger & Matthieu Soulé – Cathay Innovation in San Francisco
Quelle est la valeur ajoutée de Cathay Innovation par rapport aux fonds traditionnels de la Silicon Valley ?
Matthieu Soulé : Il y a deux éléments différenciants majeurs :
- Notre dimension internationale : Nous avons une présence globale qui nous permet de connecter des acteurs et écosystèmes de différentes régions du monde.
- Notre lien avec les corporates : Nos startups peuvent accéder aux grandes entreprises qui investissent chez nous. Un bon exemple est Owkin : après notre investissement, Sanofi, qui a investi dans Cathay innovation, est devenu d’abord leur client, puis un investisseur d’Owkin en direct.
La plupart des fonds américains sont financés par des fonds de pension et se concentrent uniquement sur le retour sur investissement financier. Nous apportons aux grands groupes qui investissent dans Cathay innovation, un véritable réseau stratégique auprès des startups et nos services de conseil en stratégie d’innovation.
Matthieu, tu es très impliqué dans le développement durable. Peux-tu nous parler du rôle de la technologie et de l’innovation dans la résolution des enjeux environnementaux et nous citer des startups ou des technologies émergentes qui se distinguent dans ce domaine ?
Le contexte est simple. Nous travaillons historiquement avec de grands groupes européens qui, dans leurs demandes de conseil, se posent de plus en plus la question de la résolution des problématiques environnementales : énergie renouvelable, électrification des véhicules, alternatives au cuir de vache dans le luxe, ou encore la réduction des émissions de méthane dans l’agriculture. En traitant ces sujets, j’ai été amené à m’impliquer dans diverses communautés, notamment en biotech et climate tech.
L’électrification des transports est un domaine clé. Par exemple, BNP Paribas Solar Impulse Venture Fund pour lequel je suis Venture Partner a investi en 2024 dans une start-up qui utilise l’intelligence artificielle pour développer de nouvelles batteries appelée Chemix AI qui est basée dans la Silicon Valley. Récemment, Cathay innovation a aussi investi dans David Energy aux États-Unis, qui optimise la consommation énergétique des consommateurs et PME en ajustant leur usage du chauffage, de la climatisation et d’autres appareils.
D’un point de vue général, la technologie joue un rôle essentiel dans trois domaines :
- Le développement de nouvelles sources d’énergie verte ou bas carbone
- Des nouvelles technologies qui permettent de décarboner différentes industries (chimie, bâtiment, acier, transport…)
- L’utilisation de l’intelligence artificielle pour optimiser la consommation énergétique, bien que certaines innovations (comme les data centers) créent également une nouvelle demande en énergie.
En somme, la technologie est un accélérateur, et bien que le terme « climate tech » puisse évoluer, les enjeux de résilience et de souveraineté énergétique restent majeurs, notamment en Californie et dans d’autres régions du monde.
Quels sont les secteurs clés où les startups peuvent avoir un impact majeur ?
Matthieu : Nous identifions les secteurs prioritaires en termes de décarbonisation par rapport aux secteurs qui émettent le plus de gaz à effets de serre et pour lesquels il y a des solutions disponibles pour les faire évoluer rapidement en déployant ces technologies. Voici les principaux domaines où des solutions sont activement recherchées : les énergies bas carbones, le transport, les industries lourdes, le bâtiment, l’agriculture et l’alimentation.
Dans certains de ces secteurs, nous connaissons déjà les solutions techniques, et il s’agit d’une question de déploiement à grande échelle. Pour d’autres, comme l’industrie lourde ou l’aviation, les technologies existent mais ne sont pas encore matures ou abordables. En revanche, dans l’énergie, nous savons que l’éolien, le solaire et la géothermie fonctionnent. Il ne reste qu’à accélérer leur déploiement.
Arnaud, pourrais-tu nous parler de ton parcours et de ta transformation personnelle, passant d’un état de santé difficile à celui d’un athlète performant. Comment ce parcours a-t-il influencé ta carrière et t’a amené à ton rôle actuel ?
Je crois que c’est plus ma carrière qui a influencé ma santé. J’ai toujours été passionné par l’innovation et la technologie et de fait, j’ai orienté mes études en marketing digital, car à l’époque, les premiers modèles économiques du web tournaient autour du marketing et de la publicité. J’ai également étudié l’entrepreneuriat, le management et l’innovation. Mon début de carrière s’est donc fait en marketing digital pour être au plus près des évolutions technologiques. J’ai écrit le premier livre en français sur le Facebook marketing en 2011, et j’ai navigué dans cet écosystème depuis.
Il y a cinq ans, j’étais obèse, prédiabétique, avec un taux de cholestérol élevé et un mauvais cardio, malgré des efforts pour bien manger et faire du sport. J’ai donc adopté un principe clé de la Silicon Valley : “On ne peut changer que ce que l’on mesure.” J’ai commencé à tout mesurer : tests ADN, analyse du microbiote intestinal, bilans sanguins, et j’ai utilisé des objets connectés comme la balance Withings ou la bague Oura, ce qui m’a permis de reprendre ma santé en main.
As-tu été accompagné dans cette transformation ?
J’ai suivi des cours de nutrition à Stanford et été accompagné par un cabinet de médecine préventive et personnalisée. Mon médecin avait accès en temps réel à mes données de santé et moi aussi, via un tableau de bord comprenant mon sommeil, mes niveaux d’activité, etc.
Selon toi, quel est le futur de la santé ?
Je pense que l’avenir de la santé repose sur deux piliers : la précision et la prévention. Mes tests ADN ont permis d’identifier mes prédispositions à certaines maladies, et aujourd’hui, il existe des protocoles épigénétiques pour réduire ces risques.
Avec des diagnostics de plus en plus précis, la technologie peut véritablement améliorer la santé préventive.
On dit souvent que tu es un « biohacker ». Comment cela se traduit-il dans ton quotidien ?
J’ai adapté mes réseaux sociaux pour ne voir que des contenus liés aux solutions biohacking. Hier encore, je parlais avec le CEO d’une start-up qui analyse le microbiote intestinal, et il était surpris que j’aie été l’un des premiers acheteurs de son produit. J’adore tester les innovations en avant-première, ce qui me permet d’identifier rapidement celles qui peuvent faire une vraie différence.
Vous êtes tous les deux basés à San Francisco. Quels sont vos lieux préférés dans la Baie ?
Arnaud : les deux endroits que j’adore sont Amélie et Paname. Ce sont des lieux tenus par des amis, Germain et Liam, mais aussi parmi les meilleurs endroits pour boire un verre. Amélie est probablement le meilleur bar à vin de San Francisco, et Paname est un super endroit pour regarder des matchs, notamment avec la communauté française. Comme je ne bois pas d’alcool, je leur ai demandé de mettre des options sans alcool et maintenant elles sont a la carte ! Paname, c’est aussi le nom de la nouvelle boîte de nuit ouverte à côté du Petit Paris, un autre lieu incontournable pour les Français à San Francisco.
Matthieu : moi j’aime beaucoup un parc un peu méconnu qui s’appelle Tank Hill Park. C’est un peu le « Twin Peaks des locaux », situé près de Cole Valley. C’est un endroit spécial pour moi, car c’est là que j’ai demandé ma femme en mariage. Beaucoup d’Américains emmènent leurs fiancées à la tour Eiffel, moi j’ai choisi ce lieu unique à San Francisco.
Merci Matthieu et Arnaud

