Dans le cadre de l’événement “Rethinking Urban Design for a Sustainable Future” organisé par la Chambre de Commerce Franco-Américaine, qui aura lieu ce 11 décembre 2014, nous nous sommes entretenues avec Anne Fougeron, Architecte Extraordinaire, qui nous régale les yeux depuis des
années avec ses maisons conceptuelles innovatrices ( cf : Fougeron Architecture). Cette fois était l’occasion de discuter de l’urbanisme. Elle nous a reçues chez elle, en toute simplicité.
Bonjour Anne, vous résidez à San Francisco, depuis vos études d’architecture à UC Berkeley. Vous construisez énormément de logements. Est-ce un parti pris ?
Absolument. La création de logement est, pour moi, la base de l’équilibre social d’une ville. Il faut du logement pour toutes les catégories sociales, de préférence mixtes, à l’échelle d’un quartier et dans un même bâtiment. Cela permet de produire des villes plus intéressantes, où chacun est représenté dans différents quartiers, plutôt que de ségréguer dans des plans de zonage fonctionnels (zonings) sociaux, commerciaux, etc…. La communication, les interactions, sont plus fluides quand il y a de la mixité.
Vous avez beaucoup construit sur le TransBay Area, comment envisagez-vous le renouveau de Downtown?
Et bien, en ce moment même, la construction est un peu à l’arrêt, partout à San Francisco. Les taux d’intérêt et les coûts de construction élevés ne permettent plus aux promoteurs de rentabiliser leurs projets. Nous attendons des jours meilleurs économiquement et des solutions pour tous ces bureaux vides. San Francisco rebondira toujours, étant donné sa situation géographique privilégiée, son histoire et son esprit créatif. C’est juste une phase.
Vos bâtiments sont toujours perceptibles à deux niveaux : l’échelle urbaine mais aussi l’échelle piétonne, avec une attention aux détails du rez-de chaussée, qui sont à taille humaine par rapport au reste du bâtiment. C’est important pour vous ?

400 Grove by Fougeron Architecture
Oui, le passant qui se balade dans ces rues doit pouvoir interagir avec un rez-de -chaussée actif et engageant. Il faut des commerces, des restaurants, etc…mais aussi des détails ( portes, éclairages, sculptures, plantations,…) qui rendent cette promenade plus agréable et intéressante. C’est un combat constant avec le promoteur, qui lui, doit surtout pouvoir rentabiliser au maximum ses mètres carrés, et aurait tendance à fabriquer des bâtiments rectangulaires pour en perdre le moins possible. Mais les villes ont besoin de ces deux échelles: une plus monumentale, qu’on perçoit de loin, l’autre, face à face avec le bâtiment.
Mission Bay se développe depuis des années mais n’est pas suffisamment vivant au goût de ses habitants. Quelle est votre position par rapport aux nouveaux quartiers ?
En ce moment, il y a un plan de développement de San Francisco vers le sud, tout le long de la baie. En effet, pour que cela fonctionne bien, il faut d’abord un bon design urbain. Dans le cas de Mission Bay, il y a cette Third street qui est un peu trop large: les piétons ne sont pas enclins à la traverser et cela maintient le front de baie un peu trop éloigné. La diversité des architectures n’est pas suffisamment large non plus. Un peu plus au sud, le DogPatch a réussi une mixité urbaine avec une plus grande variété d’échelles et de programmes et une juxtaposition de maisons anciennes et des entrepôts dans le lot, et cela fonctionne mieux.
Les jetées sont sous-utilisées à San Francisco, pour l’ instant. Faut-il d’abord programmer la création d’espaces publics avant de proposer des choses plus commerciales ou fonctionnelles?
Oui, le design urbain avec un bon Plan Guide est fondamental pour dessiner une ville. Il y a le Pier 70 qui est en développement, avec des rénovations de bâtiments historiques qui vont bénéficier au site, et des espaces urbains le long de l’eau. Tout le front de mer sera bientôt unifié par une promenade cycliste et piétonne qui devrait œuvrer à une meilleure lisibilité urbaine.
Et encore plus bas, Candlestick, va aussi construire de nouveaux quartiers et vient d’ouvrir un nouveau parc en avant-première pour ses habitants.
Comment se passe le développement de Treasure Island, à une encablure du Bay Bridge?
C’est un beau projet, jusqu’à 8000 logements dont 27% seront abordables et quelques services, qui auront une vue imprenable sur la ville. Une localisation enviable pas trop loin du centre, et, désormais, reliée par un ferry mais dans un environnement plus maritime. Il y a aussi une marina, une petite plage sur la rive Est. Économiquement, les promoteurs ont du mal, ici aussi, à compléter les constructions, mais cela va s’améliorer avec le temps.
La position de la ville par rapport à l’élévation du niveau de la mer, est de surélever les bâtiments. En Europe, on adopte une autre politique : laisser l’eau aller et venir, en la contrôlant. Quelle est votre idée sur la question?
Ici, le front de mer est très ancien, une grande majorité date de la reconstruction après le séisme de 1906 et du plan de Daniel Burnam de 1914, et nécessite des rénovations quoiqu’il arrive. Puisque c’est coûteux, mieux vaut le faire avec l’avenir en tête et prévoir la montée de l’eau. A San Francisco, on prévoit entre un à deux mètres d’élévation du niveau des eaux d’ici 2100 et donc les bâtiments seront surélevés de neuf pieds afin de s’assurer du maintien de leur différentes fonctions dans les conditions les plus défavorables. L’Océan Pacifique n’est pas commode : ses marées peuvent être violentes: l’augmentation du niveau des eaux prend non seulement en compte l’élévation du niveau de la mer, mais aussi les marées centennales, et l’effet de la houle.
L’Intelligence artificielle se développe en architecture comme dans tout le reste. Pensez vous que ce soit un frein à la créativité de l’architecte?
Je dessine toujours à la main, je peins,…..j’ai un peu testé ces programmes d’AI, et jusqu’ ici, cela n’a pas beaucoup nourri ma créativité. J’ai obtenu des résultats un peu quelconques, ou déjà vus…..mais il s’agit peut-être davantage de savoir poser la bonne question pour obtenir ce que l’on cherche.
Envisagez-vous de rester à San Francisco pour toujours ?
Ah, je me sens toujours très française : j’aime la bonne cuisine, j’ai un esprit critique, mais en Californie, il y a ce niveau d’énergie et d’optimisme qui me convient plutôt bien. Les gens sont positifs. J’aime aussi beaucoup être dehors et ici, la nature est partie prenante de la ville. On la perçoit partout.
by Isabella Demeulenaere & Arthur Perez





