Frédéric Jung, Consul Général de France à San Francisco depuis l’année 2020, achève sa mission et prendra congé de San Francisco à la fin du mois de juillet 2024. Nous avons toujours pris plaisir à le rencontrer annuellement pour dresser un bilan de la circonscription. Aujourd’hui, nous saisissons l’opportunité d’un dernier entretien avant son départ pour recueillir ses impressions et faire un bilan rétrospectif de ces quatre années de mandat.

MerciSFVous êtes arrivé à l’été 2020, en pleine crise sanitaire et alors que la Californie était par ailleurs en proie aux incendies. Votre mandat s’achève en août 2024 dans un contexte de dissolution de l’Assemblée Nationale et d’organisation en urgence de deux scrutins pour les élections législatives anticipées. Vous attendiez-vous à tant de rebondissements en prenant vos fonctions?

Effectivement, ces quatre dernières années n’ont pas été un long fleuve tranquille et toute l’équipe du consulat général a fait face à plusieurs défis. Mais cela fait partie de la vie consulaire, et d’autres consulats dans le monde ont dû faire face à des situations beaucoup plus complexes.

MerciSF – Pourriez-vous brosser un tableau de la vie au sein de la circonscription ?

Frédéric Jung – Avec 26 000 Français inscrits au registre, notre circonscription est la treizième plus grande au monde et la deuxième plus grande aux États-Unis. Cette communauté a des traits très spécifiques :

Premièrement, elle est fortement orientée vers les enjeux technologiques, en particulier dans la région de San Francisco ainsi qu’à Seattle. La majorité des outils technologiques et applications que nous utilisons quotidiennement y ont été créés. C’est un peu un “centre du monde du bout du monde”, et les Français font partie de cet écosystème d’innovation.

Deuxièmement, c’est aussi une région de traditions, en particulier en ce qui concerne la viticulture : Napa et Sonoma sont les principales régions viticoles des États-Unis, créant un lien fort avec la France, pays du vin et de l’expertise viticole. C’est également vrai pour la vallée de la Willamette dans l’Oregon, où les Français sont de plus en plus nombreux.

Enfin, cette communauté se distingue aussi par son attachement profond à la France, malgré son éloignement géographique qui nous place à 11h de vol et 9h de décalage horaire. J’en veux pour preuve les taux de participation aux élections, qui sont systématiquement parmi les plus élevés d’Amérique du Nord, alors même que notre circonscription est très étendue. Par contraste, on observe dans d’autres circonscriptions une implication parfois bien plus faible dans la vie politique française.

Nous avons donc, ici, une communauté française pour l’essentiel bien intégrée dans le tissu économique local tout en conservant des liens forts avec la France.

MerciSF – Quels sont les motifs qui vous ont incité à occuper le poste de Consul Général à San Francisco il y a maintenant quatre ans ?

Frédéric Jung – Jusqu’à présent, ma carrière s’était principalement orientée vers la diplomatie multilatérale, axée sur la négociation et la communication de nos positions aux Nations Unies ou au sein des institutions européennes. J’ai souhaité explorer l’autre volet majeur de la diplomatie : la diplomatie bilatérale, qui consiste à représenter son pays, sur le terrain, dans un autre pays. Le rôle de consul général permet cette représentation et offre un contact direct avec les communautés locales, tant américaines que françaises.

Exercer cette fonction à San Francisco fut un privilège inouï étant donné la richesse et la diversité des interlocuteurs locaux, particulièrement dans les domaines technologique et académique, avec des institutions prestigieuses comme Stanford et Berkeley. 

MerciSFQuels ont été les défis les plus importants de votre mandat ?

Frédéric Jung – 

La crise sanitaire du Covid-19 : Je ne peux bien sûr pas regarder en arrière sans évoquer la pandémie de Covid-19. La crise sanitaire a brutalement interrompu les échanges et les déplacements des personnes entre les continents, mettant ainsi les consulats au cœur de la mise en œuvre des restrictions et des dérogations. Nous avons joué un rôle central pour informer les usagers des règles en vigueur, mais aussi pour assurer que certaines dérogations étaient mises en œuvre. Je pense en particulier aux dispositifs spécifiques tels que l’initiative « Love Is Not Tourism » (LINT), qui a permis le rapprochement de couples non-mariés dont un membre n’était pas Français. Cela a impliqué un important travail d’examen des demandes. Trois ans plus tard, nous nous sommes tous empressés d’oublier cette période presque irréelle, pourtant ce travail était bien réel et concret : les consulats généraux ont été des acteurs de la réunion de couples séparés pendant la pandémie.

Les échéances électorales : en quatre ans, le consulat général a organisé localement pas moins de 5 élections (élections présidentielles 2022, élections législatives 2022 et 2024, élections européennes 2024, élections consulaires 2021). A chaque fois, ces scrutins ont exigé de réceptionner du matériel électoral envoyé par Paris (parfois plusieurs tonnes) et d’ouvrir des bureaux de vote à travers toute la circonscription. Ce service, qui permet aux Français de voter à l’urne dans l’Ouest américain comme s’ils étaient en métropole, est précieux pour notre rituel républicain, mais il est artisanal et chronophage pour les équipes. Le rôle des nombreux bénévoles pour armer les bureaux de vote est par ailleurs essentiel et je veux les remercier.

La diplomatie économique : À San Francisco et au-delà, la diplomatie économique est centrale. Nous avons soutenu les efforts des acteurs économiques tels que Business France, les Chambres de commerce de San Francisco et Seattle et la French Tech, ainsi que les grands pôles d’innovation universitaires français. Le rôle du consulat était de valoriser leurs initiatives, d’apporter son appui, et de mettre en lumière l’attractivité de la France. En relais de l’ambassade, nous avons accompagné ces initiatives économiques. L’enjeu c’est bien sûr de favoriser la création d’emplois en France. Sur les 15 milliards d’euros d’investissements étrangers annoncés lors du dernier sommet Choose France, 5 milliards sont d’ailleurs issus d’entreprises de notre circonscription.

June 2023 – visiting Google & Nvidia with Ambassador Laurent Bili

L’IA joue par ailleurs un rôle central dans la Baie, et la France a l’ambition de devenir l’un des pôles mondiaux de l’IA. Le consulat s’est par conséquent beaucoup impliqué sur ces questions sous les angles scientifique, économique et politique. Nous avons accueilli en juin Anne Bouverot, chargée de préparer le sommet international sur l’action pour l’IA qui se tiendra les 10 et 11 février 2025 à Paris. C’est par ailleurs une grande fierté de voir le succès de l’entreprise française Mistral AI, qui ouvre des bureaux à San Francisco ainsi que de toutes les entreprises de la French Tech impliquées dans l’IA.

MerciSFQuels ont été les moments forts ou les réalisations dont vous êtes le plus fier au cours de ces quatre années ?

Frédéric Jung –  Ce que je tiens tout d’abord à souligner… c’est qu’un consulat fournit en premier lieu des services consulaires. A cet égard, il y a des choses qui sont quantifiables, et dont nous pouvons être fiers avec l’ensemble de l’équipe : nous avons par exemple augmenté la délivrance de passeports et de cartes d’identité de plus de 25% entre 2022 et 2023, et cette tendance à la hausse se poursuit avec une nouvelle augmentation de 11% en 2024. Nous avons par ailleurs effectué huit tournées consulaires dans la circonscription en 2023, à Seattle et Portland, mais aussi Salt Lake City, Hawaii, et Anchorage, permettant aux Français de déposer leurs demandes sans avoir à se rendre à San Francisco. Nous devrions atteindre ce même nombre de tournées consulaires pour l’année 2024. 

Pour ce qui est des élections, je l’ai dit, elles requièrent une logistique complexe. S’agissant des élections législatives, la loi permet le vote par internet, ce qui a considérablement renforcé la participation dans une circonscription dont la taille équivaut à sept fois la France.

Bien sûr tout n’est jamais parfait, mais il faut avoir à l’esprit que ce service public consulaire de proximité est absolument unique par rapport à ce que proposent nos partenaires européens à leurs citoyens dans la région.

Nous avons été actifs sur le plan éducatif également. Nous sommes très fiers d’avoir pu accompagner deux établissements d’enseignement d’immersion de Seattle vers l’homologation par l’AEFE, ce qui porte désormais à pas moins de 14 le nombre d’établissements homologués par l’AEFE dans notre circonscription. 

Parallèlement, nous avons également soutenu des programmes d’immersion en français dans les écoles publiques américaines dans le cadre du programme French For All. C’est déjà un grand succès en Utah, où l’Etat encourage l’apprentissage des langues. Nous travaillons à développer ces enseignements d’immersion dans la région de Seattle ou encore à Boise (Idaho) où la communauté francophone est pourtant très réduite. Nous avons en effet un magnifique exemple à Anchorage, où 300 enfants sans aucun lien préalable avec la France échangent en français et chantent la Marseillaise. Avec des enseignants motivés et un petit coup de pouce financier, des miracles sont possibles.

Dans le champ culturel plus généralement, nous avons été très actifs : la Villa Albertine San Francisco a pris son essor, avec des dizaines d’artistes, établis ou en devenir, accueillis et connectés à l’écosystème local. Et la Nuit des Idées ne cesse chaque année de grandir. L’an prochain elle ira même au-delà des murs de la Public Library, mais je n’en dis pas plus pour le moment !

Et puis il m’a tenu à coeur de faire connaître nos actions et les positions de la France à travers une communication soutenue, que ce soit en participant à des conférences ou des panels, ou encore à travers des échanges avec les médias américains, avec des interviews télévisées ou radio ainsi que des articles dans la presse écrite, comme le San Francisco Chronicle et le Seattle Times

J’ai donc cherché en permanence à promouvoir notre pays ici, à planter le drapeau dans des débats.

MerciSFQuel bilan tirez-vous de votre mission de quatre ans en tant que consul de France à San Francisco ?

Frédéric Jung – Je crois que ce qui m’a frappé dans ma mission, c’est notre degré de méconnaissance mutuelle entre Américains et Français. Nous avons beau vivre dans des sociétés mondialisées, nous avons encore tant à apprendre des solutions, réussites et erreurs du partenaire transatlantique. C’est une partie du travail des diplomates, mais aussi des journalistes ou encore des chercheurs par des méthodes différentes, de véhiculer ces connaissances au bénéfice de notre pays. L’entrepreneuriat américain et la solidarité française, souvent opposés, devraient en réalité être complémentaires.

MerciSFA l’attention de votre successeur, quel serait le point que vous souhaiteriez particulièrement souligner ?

Frédéric Jung – Je relaierais un conseil qui m’a été donné à mon arrivée : dans un premier temps prendre le temps d’écouter les membres de la communauté. Ils ont tant à dire et à partager. 

MerciSFAprès ces quatre années d’exercice, quel est, selon vous, le trait saillant de cette circonscription ? 

Frédéric Jung – Sa capacité à casser les codes et à innover. Cette attitude est sans doute due en partie au melting pot qu’est depuis toujours la Californie, un Etat fier d’être composé d’une majorité de minorités. Le fardeau des traditions en devient moins pesant, ce qui favorise l’audace et l’innovation.

MerciSF –  Un meilleur souvenir, quelque chose qui va vous manquer, à la fois dans la vie professionnelle et personnelle ?

Frédéric Jung – J’ai appris une langue nouvelle ici, la langue de la tech. Les entrepreneurs, les chercheurs, les investisseurs la parlent avec des accents différents, mais c’est sans conteste la lingua franca de la Baie. Je ne la maîtrise que partiellement, mais elle m’a fait voyager loin de mes bases, et m’a ouvert des horizons nouveaux.

A propos d’horizon, le brouillard va me manquer aussi. Personne ne peut véritablement savoir ce qu’est le brouillard avant d’avoir vécu à San Francisco.

MerciSFPouvez-vous nous en dire davantage sur vos prochaines fonctions ?

Frédéric Jung – Bien sûr, je retourne à Paris et à mes premières amours en rejoignant la Direction des Nations unies, des organisations internationales, des droits de l’homme et de la francophonie du Quai d’Orsay. J’y ai commencé rédacteur, j’y reviens comme Directeur-adjoint. Il y a même un fil rouge avec San Francisco, puisque c’est ici qu’a été signée la Charte des Nations unies en juin 1945!

Merci Frédéric Jung !

 

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