Marylène Delbourg-Delphis, l’une des premières femmes européennes à fonder une entreprise dans le domaine de la technologie aux États-Unis, est une figure emblématique de la Silicon Valley, incarnant le women empowerment dans un secteur traditionnellement masculin. 

D’origine bretonne et savoyarde, Marylène a été la PDG de quatre entreprises de technologie dans la Baie et a aidé une trentaine d’organisations en tant que consultante exécutive, membre de conseils d’administration ou « shadow CEO » au cours des années. Et elle n’a pas fini! Elle commence une pratique de Vistage Chair, qui consiste à faciliter des groupes de conseil privés composés d’une quinzaine de CEO, se réunissant une fois par mois, et à assurer un coaching mensuel individuel pour chaque membre. “La grande majorité des CEO se sentent seuls et débordés au sommet,” dit-elle. “C’est encore pire pour les femmes. C’est pourquoi j’aimerais pouvoir inclure autant de femmes que possible dans mon groupe.”

Cette diplômée de l’École normale supérieure, titulaire d’un doctorat en philosophie et de mineures en logique formelle et en histoire des sciences, se distingue également en tant qu’autrice prolifique, écrivant sur des sujets aussi divers que la mode et les parfums, l’entrepreneuriat, l’innovation, la réussite des clients et les ressources humaines. Son prochain livre sur l’innovation sera publié par Georgetown University Press en mai : « Beyond Eureka ! The Rocky Roads to Innovating« .

Celle qui a été décorée de la Légion d’honneur française en 2018 et récompensée par le prix « women in leadership » aux derniers French-American Business Awards continue aujourd’hui d’inspirer et guider les décideurs et créateurs d’entreprise de la Vallée.   

Découvrez le parcours original de cette pionnière française de la Tech dans la Silicon Valley.

 

Comment êtes-vous passée des études de philo à Normale Sup à l’entrepreneuriat dans la Tech ?

J’ai suivi une formation en philosophie à Normal Sup’ et j’étais une élève de Michel Serres, éminent philosophe et académicien français. À cette époque, j’étais passionnée par la philosophie, les mathématiques et l’histoire de la physique. Très logiquement, j’ai commencé ma carrière en enseignant la philosophie à Compiègne, Coulommiers et au Lycée Henri 4 pendant cinq ans. 

Mais mon intérêt s’est ensuite tourné vers le monde de la mode. La fin des années 70 était une période fascinante, marquée par l’émergence de grands créateurs comme Jean-Paul Gaultier, Karl Lagerfeld, Claude Montana et Thierry Mugler. C’est ainsi que j’ai commencé à rédiger des articles pour Le Monde et diverses revues.

Face au manque de documentation sur l’histoire de la mode, j’ai écrit un ouvrage sur le sujet, mettant l’accent sur les contextes culturels depuis 1850. C’est alors que j’ai découvert l’univers de la parfumerie, étroitement lié à la mode et que j’ai été initiée à ce monde par Jean-Paul Guerlain.

A cette époque, j’ai constitué la première base de données sur l’histoire de la parfumerie française pour l’entreprise Saint-Gobain, spécialisée dans la fabrication de flacons. C’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas dans le domaine de la technologie.

Les années 80 ont été marquées par l’avènement du Mac, et j’ai été captivée par ses possibilités, notamment son interface, que j’ai perçue comme la voie vers l’avenir. J’ai donc décidé de m’investir dans  l’informatique. Mon passage par la mode m’avait permis de développer une certaine acuité dans l’analyse des vraies et des fausses tendances. C’est ainsi que j’ai créé ma première entreprise spécialisée dans la création de bases de données, d’abord en France et tout de suite après aux Etats-Unis avec Guy Kawasaki, alors Chief Evangelist chez Apple. Nous avons démarré l’entreprise en autofinancement.

Je suis donc devenue l’une des premières femmes européennes à créer une entreprise dans le secteur technologique aux États-Unis un peu par hasard.

 

Comment avez-vous percé dans la Silicon Valley en tant que femme CEO dans les années 80 ? 

J’avais un produit unique, ce qui m’a aidée. Cependant, j’ai rapidement compris que je n’avais pas le profil habituel et j’ai aussi découvert la misogynie dans le monde de la Tech à cette époque. 

J’ai eu la chance de bénéficier du soutien de Guy Kawasaki. Je maîtrisais très bien l’anglais classique pour avoir traduit John Locke, mais je n’étais pas familière avec l’anglais des affaires et encore moins avec les habitudes linguistiques de la Silicon Valley.

Je ne me suis pas laissée décourager par les obstacles et les ai contournés en restant extrêmement focalisée. J’étais passionnée et rien ne me semblait impossible. J’ai beaucoup observé les gens autour de moi et demandé conseil.

À posteriori, je me rends compte que j’étais un peu inconsciente, mais je crois qu’il est aussi essentiel d’avoir confiance en ce que l’on fait et qui on est. C’est pourquoi j’ai toujours essayé de recruter des femmes et d’aider celles qui créent des entreprises.

 

Quelles ont été vos plus grandes forces dans votre carrière ?

D’abord, d’être déterminée, mais aussi d’être une éponge, curieuse et à l’écoute des autres. Ensuite d’avoir appris à filtrer et trouver des alternatives pour contourner les obstacles.

L’énergie incroyable qui émane de la Silicon Valley permet de développer ces forces. J’ai rapidement compris qu’il est crucial de ne pas être simple spectateur de cette énergie, mais de l’incorporer en soi pour ensuite la communiquer.

Je suis aussi très inspirée par l’expression « only the sky is the limit ». Elle nous encourage à surmonter nos limites, voire à les oublier..

 

Que pensez-vous du “glass ceiling” ?

Je trouve l’expression « plafond de verre, » créée dans les années 70 par Marilyn Loden trop simpliste même si l’image est intéressante. Personnellement, je préfère  la formulation plus complexe de l’héroïne de George Sand qui raconte que “l’éther [s’était] fermé sur [sa] tête, comme une voûte de cristal impénétrable” et découvre qu’elle a “au cou une lourde chaîne.” Cette expérience reflète plus précisément que les femmes font souvent face à une série d’obstacles, visibles et invisibles, tout au long de leur carrière, plutôt qu’à un seul plafond.

Les femmes rencontrent encore de nombreuses barrières idéologiques et institutionnelles qui entravent leur progression professionnelle. Contrairement aux hommes, elles sont souvent amenées à changer de carrière et de perspective en fonction des circonstances de la vie. Cette flexibilité, parfois perçue comme un handicap, devrait pourtant mettre en lumière une capacité d’adaptation fondamentale pour les entreprises..

Les carrières des hommes tendent à être plus linéaires, ce qui peut faciliter leur accession à des postes de leadership dans de grandes entreprises. Cependant, les parcours plus variés des femmes les rendent souvent plus créatives et innovantes.

 

Quels autres grands enseignements retirez-vous de votre carrière ?

Cela paraît peut être banal mais je crois fermement qu’il ne faut pas craindre de prendre au sérieux ses aspirations.

Dans la foulée, j’ai appris la résilience, mais aussi la capacité à se pardonner à soi-même lorsque les choses ne se déroulent pas exactement comme prévu. Il est essentiel de se traiter avec bienveillance et de ne pas se conformer à des normes qui vous bloquent dans un “fixed mindset” et vous empêchent de développer un “growth mindset” pour reprendre une dichotomie popularisée par Carol Dweck.

Les femmes ont tendance à être trop exigeantes vis-à-vis d’elles-mêmes et à succomber à la pression sociale. Je leur recommande de considérer cette pression comme un levier plutôt que comme une contrainte.

Dans l’ensemble, je constate une évolution positive des mentalités et une plus grande assurance chez les femmes.

 

Vous venez de publier un ouvrage sur l’innovation intitulé, Beyond Eureka, the Rocky Roads to Innovating, qui va sortir en mai. Pourquoi avez-vous écrit sur ce sujet et quels sont les principaux messages à retenir ?

L’un des plus grands problèmes auxquels sont confrontés les entrepreneurs et les dirigeants d’entreprise est l’amalgame entre l’entrepreneuriat  et l’innovation. Or ce n’est pas la même chose. On peut entreprendre sans nécessairement innover.

Avec ce livre j’ai aussi voulu déconstruire les idées reçues entourant l’innovation, mettre en lumière sa nature complexe et non linéaire, et proposer des stratégies pour éviter les pièges les plus courants. 

Être innovant et savoir le rester suppose une flexibilité, une capacité à changer de cap, à comprendre et naviguer les situations imprévues, à savoir gérer ces incertitudes et les faire comprendre à ses employés.

Je consacre un chapitre entier au fait que les femmes sont historiquement peu nombreuses dans le monde de l’innovation, même si une relecture de l’histoire permet de rendre justice aux réalisations à plusieurs d’entre elles. La raison est qu’elles ont rarement fait partie des généalogies de savoir et des réseaux dans lesquels se forment les innovations. Elles y entrent progressivement, mais on est encore très loin d’une égalité entre les hommes et les femmes dans ce domaine. 

 

Pourriez-vous nous parler de votre rôle de shadow CEO et de Vistage Chair ?

Lorsque les CEO rencontrent des problèmes bloquants, je leur offre des conseils sur la manière dont je réagirais à leur place. Ma valeur ajoutée est mon expérience en tant que CEO et ma disponibilité 7 jours sur 7.

C’est une approche plus “hands- on,” moins normative que le simple coaching.

Les CEO en situation de blocage ont toutes les solutions à leur disposition, mais ils ont besoin d’un interlocuteur en temps réel pour échanger, d’un sounding board

La solitude des CEO est souvent sous-estimée, c’est pourquoi cette pratique de shadow CEO n’est pas très répandue. 

Ma pratique de Vistage Chair sera moins individualisée, mais le principe est aussi très puissant, puisqu’elle permet à un CEO d’avoir régulièrement le feedback d’autres CEO qui se sont trouvés dans des situations semblables, ce qui dédramatise les problèmes et permet aussi leur résolution. 

 

Votre fille est une chanteuse d’opéra à New York, comment pensez-vous avoir influencé sa carrière ?

Je ne pense pas l’avoir influencée mais je pense lui avoir donné la liberté de trouver et choisir sa voie.

J’ai beaucoup appris de ma fille. Quand elle avait cinq ans, j’ai commencé à regarder le monde à travers ses yeux. J’ai découvert plein de choses que je ne voyais pas.

Sa passion m’a permis de d’étendre considérablement ma culture musicale et je suis aujourd’hui très impliquée dans Opéra Parallèle à San Francisco, fondé par une femme extraordinaire, Nicole Paiement. Opéra Parallèle présente des thématiques contemporaines avec des mises en scène innovantes et s’adresse à une audience beaucoup plus large que le public des opéras classiques

 

Quelles sont vos grandes sources d’inspiration ?

Toujours les mêmes: les gens et un intérêt pour qui ils sont et ce qu’ils font, la lecture, les paysages et les arts.

 

Merci Marylène





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