Tran Anh Hung ne cuisine pas mais il aime regarder les mains au travail, les visages qui mastiquent, la chorégraphie d’une cuisine.  Avec son dernier film, nominé pour représenter la France pour ll’Oscar du Meilleur Film Etranger (ndlr mais non retenu à notre grande deception)  ”La Passion de Dodin Bouffant”, il nous régale à nouveau de son cinéma sensuel et évocateur.  

Nous l’avons rencontré au Smith Rafael Film Center.

Bonjour Tran, vous avez étudié la philosophie. Comment cela a-t-il façonné votre cinéma?

En réalité, cela l’a très peu influencé car je me suis vite aperçu que ce n’était pas une matière pour moi et je suis passé à la photographie et au cinéma à L’ENS Lumière. C’est là que j’ai découvert mon style et la passion pour l’image “ juste”.  Je ne cherche jamais à créer la beauté mais la justesse, car elle engendre automatiquement la beauté.  

Vous êtes le cinéaste français de la sensualité.  C’est plus évident avec le visuel, le son, la tessiture d’un film.   Mais comment faites vous ici pour traduire le sens du goût en image?   

Je fais appel à la mémoire, et puis surtout au son, en addition des images, il active la perception. C’est aussi un travail commun avec mon directeur de la  Photographie : je le laisse libre de travailler la texture, les couleurs, …pendant que je m’occupe du cadre. 

Les plans rapprochés sont lisibles : par exemple, le visage de la jeune apprentie raconte tout ce qu’elle expérimente.

Je voulais aussi filmer la mélancolie, qui est un effet de la maturité; la fragilitė de la vie….  On a travaillé sur les couleurs pour exprimer l’été, si cher à Eugénie. Le temps se matérialise.  

Pourquoi cette idée d’un film sur la cuisine?

J’ai grandi au Vietnam où la cuisine est très importante.  On y mange avec des baguettes, qui ont un langage à respecter. Elles expriment la relation avec le monde, mais il n’y a pas d’agressivité à table.  

J’ai ensuite déménagé en France ou la table est à la fois un endroit social et un lieu d’éducation.   Roland Barthes a écrit que c’est un lieu violent :  avec les couverts, on tranche, on pique, on déchire,……mais pour moi c’était plutôt le stress des questions posées :  on y fait le tour de la table et on interroge les convives, y compris les enfants “ Que lis-tu en ce moment? Pourquoi ?”    Inversement, c’est aussi le lieu d’une grande sensualité du palais et d’échanges sociaux, sur les mets, puis sur tout le reste. La cuisine a un vrai pouvoir politique.  Napoléon qui n’aimait guère passer son temps à table, l’avait bien compris quand il avait attribué un excellent cuisinier à son premier ministre, Talleyrand, car il savait le pouvoir que cela lui conférait. 

Dans le film, la cuisine se transforme en conversation entre les deux protagonistes.   Elle permet à Eugénie de résister à Dodin.   Quant à lui, il utilise ses capacités de cuisinier pour lui montrer à quel point il est avant-gardiste, pour la séduire.  Il y a cette compétition entre eux.  Et d’ailleurs, quand elle lui demande si elle est sa cuisinière ou son épouse, il répond “ Ma cuisinière!”.  C’est plus valorisant pour eux.  

 

Vous aussi vous aimez travailler en famille?

Oui, c’est mon épouse qui cuisine, pas moi ( rire).  Je plaisante : elle écrit avec moi, dessine tous les costumes. C’est une actrice aussi, dans mes premiers films.   La collaboration permet d’avoir une critique redoutable mais juste !

Pourquoi faites-vous du cinéma? 

J’ai toujours aimé le pouvoir des images, mais en prenant de l’âge, je me suis aperçu que la mélancolie, la nostalgie, grignotaient de plus en plus d’espace dans ma vie.  C’est à présent ce que je cherche à transmettre dans mes films.   Par exemple, dans mon film Norwegian Woods, adapté du splendide livre de Murakami, c’est la nostalgie la vraie héroïne du film.   D’ailleurs, son auteur est le spécialiste de la mélancolie littéraire.   Dans Eternité, ce sont les générations que je raconte.  C’est une constante dans mes films :  le pouvoir de la famille, des grands amours, de l’amitié, de l’enfance…..mais tout se transforme toujours et ne revient jamais.  Il faut l’accepter.  Avec des images, c’est parfois plus facile.  

Biographie: Né au Vietnam et résidant en France depuis 1975, Tran Anh Hung a étudié le cinéma à Paris à l’École Nationale Louis Lumière de 1985 à 1987. Son premier film en tant que réalisateur, « L’Odeur de la papaye verte » (1992), a remporté la Caméra d’Or et le Prix de la Jeunesse au Festival de Cannes, ainsi que le Prix du Meilleur Premier Film aux César. Son deuxième film, « Cyclo » (1995), a remporté le Lion d’Or du Meilleur Film à la Mostra de Venise. Tran Anh Hung a continué à réaliser des films acclamés tels que « À la verticale de l’été » (2000), « I Come with the Rain » (2009), « Norwegian Wood » (2010) et son avant-dernier film, « Éternité » (2016), marquant son premier film en français, avec Audrey Tautou, Berenice Bejo et Melanie Laurent. Son parcours cinématographique est marqué par des récompenses et des nominations prestigieuses, affirmant sa place parmi les grands réalisateurs contemporains

 

Dans plusieurs salles de la Baie à partir du 8 février: Séances ici
Le 14 février au Smith Rafael Film Center– 1118 Fourth Street -San Rafael
Billets ici

 

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