San Francisco Ballet passe le relais : Tamara Rojo (English National Ballet) va démarrer la saison 2022-23 en tant que Directeur Artistique, à la suite de Helgi Tómasson.

Si la compagnie de renommée mondiale est bien connue, ici nous souhaitions faire un portrait de sa pépinière, la San Francisco Ballet School, et avons rencontré son directeur Patrick Armand, ainsi que Pascal Molat, le directeur adjoint du « SF Ballet Trainee Program » (le programme pré-professionnel). Tous deux ex-danseurs étoiles et formés en France, nous étions curieux d’étudier leur parcours jusqu’à San Francisco et de comprendre comment ils appréhendent les différences culturelles dans leur enseignement.

Pourquoi la danse? (et pas le foot pour Pascal…)

P.A :  Je suis né dans le monde de la danse. Ma mère dirigeait une école de danse classique. C’était naturel et je n’ai jamais rien voulu faire d’autre. Je savais déjà qu’après ma carrière Patrick Armand San Francisco Ballet Schoolde danseur, je deviendrai maître de ballet. Il faut transmettre ses passions.  

P.M : J’adorais le foot en effet, mais mes copains étaient tous plus grands que moi, et j’aimais bien aussi Michael Jackson et ses chorégraphies. Ma mère m’a proposé d’essayer des cours de danse, puis j’ai passé, les mains dans les poches et sans aucune pression (car j’en ignorais à peu près tout), l’audition de l’Opéra de Paris. Il me fallait un exutoire pour mon trop plein d’énergie. Ça m’a plu.  

Après le Ballet des Flandres, Monte Carlo, Londres, Boston, La Scala, puis pour vous deux le San Francisco Ballet : y a t-il une différence de culture ?  

P.A : Oui, ce que l’on essaie de faire ici, c’est de moins formater les danseurs. On leur donne un mental solide, un imaginaire fort à développer. Chacun y insuffle sa culture propre et cela permet une certaine diversité, une liberté d’interprétation. Par contre, le monde évolue vers une société de plus en plus technique, où la performance et l’image priment. En ce qui concerne la danse, c’est le mouvement qui compte et le style du danseur. Il doit être une sorte de tableau blanc, maléable, sur lequel il pose la chorégraphie, l’énergie.

P.M : On veut souligner leur style plutôt que d’en faire un groupe. Même le corps de ballet se travaille en singularité.   

Comment crée-t-on un personnage ? Par exemple, comme vous Pascal, en Dr Coppelius (Dans Coppelia), qui êtes à la fois renfrogné et aussi inquiet de sa séduction déclinante. 

P.M : La chorégraphie donne déjà le ton : c’est précis, théâtral. Le directeur artistique aussi a une vision précise de ce qu’il veut voir. Mais il reste un espace pour le danseur où il peut exprimer sa composition du personnage. Sa personnalité dans cette pièce en particulier.

L’inspiration –  Où va-t-on la chercher ?   

P.M : Partout. La danse est une école de la vie. C’est un exercice mental avant tout. La performance n’est qu’une petite partie du mouvement en fait. La préparation et les transitions sont bien plus importantes car c’est là que se trouve l’espace pour la singularité du danseur. Ce sont dans ces espaces là que se déniche le vrai talent et que l’on voit un danseur accompli.  

Passer de danseur étoile à professeur – Est-ce difficile d’arrêter de danser, de ne plus être sur scène ? Est-ce un repos bien mérité et attendu ?

P.A : C’est compliqué mais on sait que ça doit s’arrêter. Pour le corps, en effet, c’est un peu libérateur. Il faut savoir passer d’un statut où on te donne tout, à celui de prof, où c’est soi-même qui donne. On sort de la lumière mais c’est gratifiant d’une toute autre façon.  

Pascal, vous avez reçu une promotion récente de directeur adjoint, cela fait une différence ?

P.M : J’étais très honoré que Patrick me nomme directeur adjoint de notre programme « SFB pré-professionnel ». C’est une responsabilité de former les danseurs de demain et d’essayer de leur donner les armes pour affronter le monde professionnel. Nous travaillons en synergie et c’est appréciable de collaborer avec quelqu’un qui est sur la même longueur d’onde. Nous partageons une même vision de la danse.   

Le programme des “stagiaires” est-il un programme particulier ou essentiel ? Y accordez-vous une attention particulière ? Comment insuffle-t-on “l’esprit” SFB ? 

P.A : Les stagiaires sont triés sur le volet pour leur potentiel. Ils ont presque tous suivi les cours de SFB au préalable, pour acquérir la technique. Une moitié rejoindra la compagnie. Les autres, sans exception, rejoindront d’autres compagnies à travers le monde.  

Quel a été votre rôle préféré ?    

P.A : J’ai dansé avec Nureyev dans “ Songs of a Wayfarer” de Maurice Bejart. Il était très novateur, notamment sur la danse masculine. L’homme n’était pas seulement celui qui mettait en valeur la ballerine, mais avait son propre rôle à jouer.  

P.M : J’aime les rôles de composition, créer des personnages.   

La danse peut-elle encore évoluer, étant donné l’extrême performance athlétique qu’elle est devenue ?       

P.A : C’est compliqué de faire encore primer l’art sur la technique. La société d’aujourd’hui est extrêmement technique. On mise tout sur l’image, l’instantané, la performance figée. Mais ce qui compte dans la danse, c’est le mouvement. Les transitions sont importantes, parfois davantage encore que les sauts ou les pirouettes. Il faut savoir utiliser la musique, le rythme, les pauses….pour combiner technique et art.  

Quel est l’influx le plus important pour diriger une école ?      

P.A : C’est de faire évoluer nos danseurs, leur donner la force mentale nécessaire pour les rendre solides. Il faut une confiance inconditionnelle de part et d’autre. Ils doivent savoir que nous sommes focalisés seulement sur eux, et cette confiance permet d’être honnête et d’avancer. Être techniquement doué, c’est bien mais le mental est plus important encore.  

Aussi, le danseur ne se perçoit jamais. Il lui faut les yeux des autres pour avoir une opinion juste sur son travail.  Et le travail de tout le groupe est très important aussi : un danseur étoile ne sera jamais aussi bon que le corps de ballet alentour. C’est un équilibre.  

P.M : Le danseur un peu moins doué techniquement est parfois en position de favori, car il doit puiser en lui d’autres ressources, qui finalement établissent sa technique d’une manière plus personnelle et fiable.   

Comment vous répartissez vous le travail tous les deux ?      

P.A : Je voyage souvent pour des auditions, des concours… Pascal est mon double. Nous sommes tous les deux toujours plus heureux dans le studio.  

Les conseils que vous donneriez à un jeune danseur, notamment comment préparer sa seconde carrière ?

P.M : Il faut y penser tout de suite. On sait que la carrière est courte. Le programme permet d’obtenir un Bachelor of Arts tout en étudiant la danse. Mais il faut néanmoins avoir l’intelligence de se préparer.  

P.A : Pour entrer dans la profession, le mieux est de passer les auditions. A cet égard, notre travail, c’est de les préparer surtout mentalement à tout ce qui va suivre : ne pas être choisi, gérer les déceptions, mais aussi être prêt pour tout à coup devoir gérer énormément de travail, ou de succès.   

P.M : C’est presque un boulot de parent. La confiance est totale et réciproque, et ce que l’on reçoit en retour est une immense récompense.   

Suite à cet entretien, nous avons assisté à deux de leurs cours avec les stagiaires. Le niveau d’exigence était, comme il se doit, très  élevé, mais la bienveillance était constante, grâce à une pointe d’humour très français.  

Nous avons également eu le plaisir d’être invités à leur spectacle de fin d’année, très pro et mixant classique et contemporain.  Un vrai bonheur !

Merci Patrick ! Merci Pascal !

Bonnes Fêtes !

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