Désaxé, la pièce qui ouvre la saison du TLF de San Francisco est avant tout une pièce qui retrace « 35 ans de la vie d’un homme » comme le dit son auteur-interprète Hakim Djaziri. Cette pièce traite autant du parcours d’une vie que de rupture identitaire ou de processus de radicalisation.

Peu importe où et quand on la joue, le discours se veut universel.

Pour une fois, nous avons eu la chance de voir cette pièce avant le public et l’on peut vous dire que le texte et l’interprétation sont très forts et que la mise en scène n’est pas en reste !

Hakim Djaziri a eu la gentillesse de répondre à quelques questions en parallèle.

Vous avez souhaité garder le côté intemporel du propos quand avez-vous conçu la pièce, mais vous l’avez pourtant écrite après les attentats de Charlie, du Bataclan…

« La pièce n’a pas du tout été écrite dans le feu de l’action des attentats. J’ai écrit cette pièce plus de 20 ans après les faits qui me sont arrivés, et plus de 3 ans après les attentats Les Desaxessanglants de 2015.

Etant donné qu’il y a une partie autobiographique dans le récit, il était primordial pour écrire d’avoir du recul sur ce sujet complexe ; je voulais en parler de manière non manichéenne.

Je réfute à chaque fois que l’on me parle de Désaxé comme d’un spectacle sur la radicalisation.

La radicalisation éclaire le sujet mais je voulais avant tout parler de ce qui peut se passer dans des lieux marginalisés, ghettoïsés parfois même oubliés de la société. Et cela ne définit pas que par les quartiers populaires ou les banlieues, cela englobe des zones rurales où les infrastructures publiques sont à 45 minutes ou une heure de voiture.

On trouve dans ces endroits oubliés non seulement des gens issus de l’immigration mais toute une frange de la population qui vit en marge, et qui cherche à intégrer la société.

Alors quand la société répond par « NON » à leur désir d’intégration cela provoque une forme d’esseulement, de frustration et de haine.  

Si à ce moment-là, des jeunes au parcours cabossé rencontrent des individus qui savent les manipuler, qui savent leur faire détester le pays dans lequel ils vivent, ça dérape et c’est ce qui m’est arrivé. »

Justement dans votre cas, comment en êtes-vous arrivé à cette situation de radicalisation ?

« J’étais un très bon élève jusqu’à l’âge de 14 ans, aimé par des parents laïcs, hauts fonctionnaires au sein du gouvernement algérien. Mais nous avons dû quitter notre pays en 1994 au moment de la guerre civile.

Quand nous avons débarqué dans la cité des 3000 à Aulnay sous Bois, j’ai très vite compris que le code de communication était celui de la violence. Alors rapidement, entre la colère que j’avais en moi de vivre en exil, d’être moqué pour mon accent, plus globalement de ne pas être accepté par cette culture, l’engrenage s’est mis en route ; en trois ans je suis passé de la déscolarisation, à la rue, à la délinquance et jusqu’au radicalisme religieux.

Je n’étais pas du tout prédisposé à ce parcours puisque ma famille avait justement quitté l’Algérie pour échapper au terrorisme quelques années auparavant.

Je veux en profiter pour souligner que le cliché qui consiste à dire que les enfants perdus pour la société le sont par manque d’éducation de la part des parents, est aberrant. 

En tant qu’homme de terrain, je peux aujourd’hui témoigner qu’il y a beaucoup de parents qui sont tout simplement démunis contre la rue, la pression des mouvements, l’entourage… Tout n’est pas qu’une question d’éducation au sein de la famille. »

Dans votre cas précis, comment vous êtes-vous sorti de cette spirale ? Le théâtre a-t’il joué un rôle ?

« Absolument ! Sans ma rencontre avec le théâtre, rien n’aurait pu me faire bouger de ma radicalité.

J’avais 19 ans, j’avais coupé les liens avec mes parents, avec le monde extérieur, avec tous les gens qui ne pensaient pas comme moi, j’étais dans ce monde infernal, et c’est vraiment le théâtre et aussi l’amour de mes parents qui m’ont aidé à m’en sortir.

Le seul lien que j’avais avec le « vrai » monde, c’était les deux heures d’atelier hebdomadaire auxquelles je m’étais inscrit au théâtre Jacques Prévert d’Aulnay sous-bois. Je ne les aurais ratées sous aucun prétexte. 

C’était bien évidemment une activité que je faisais en cachette du mouvement que je fréquentais à plein temps à ce moment de ma vie. Le théâtre était mon jardin secret, mon exutoire. 

Mais ma situation était schizophrénique.

D’un côté je faisais partie d’un mouvement d’une radicalité extrême pour lequel il fallait s’engager à donner sa vie, et de l’autre, je fréquentais des « blancs», ceux-là même que l’on diabolisait à mes yeux pendant les prêches et les cours.  

Ce n’est qu’avec le recul que je me suis rendu compte du paradoxe dans lequel je vivais à cette époque. »

Vous avez joué cette pièce à Avignon mais vous l’avez jouée aussi devant d’autres publics ?

« Tout d’abord, j’ai joué la pièce à Aulnay sous-Bois où j’ai commencé le théâtre qui m’a sauvé. C’était bien sûr très fort et très émouvant pour tous, y compris pour moi qui revenait dans ce lieu en tant qu’artiste associé.

Nous l’avons aussi jouée en Avignon en 2019 et elle continue de tourner y compris dans des quartiers “difficiles”. 

Les personnes qui voient la pièce sont bluffées par sa portée universelle. La pièce peut happer un public novice qui n’a jamais mis les pieds au théâtre. 

Désaxé a permis de réveiller un monde culturel léthargique sur cette question de société. D’ailleurs la pièce nous a complètement dépassé et va prochainement être adaptée sous forme de série télévisée. »

Quel est votre ou vos prochain(s) projet(s) ?

« Tout d’abord partir en tournée avec Audrey, une pièce qui raconte l’histoire vraie d’une jeune femme pas du tout issue de l’immigration mais d’une de ces zones oubliées en Ardèche et qui est partie en Syrie pour rejoindre le mouvement.  

Viendra ensuite le témoignage incroyable de Hager Sehili qui parle de féminicide. Cette femme a réussi à faire condamner l’état français concernant le féminicide de sa sœur survenu en 2010. Cette pièce parle de l’égalité Femme-Homme et des violences faites aux femmes. 

Là encore, c’est un sujet qui à ma connaissance, n’a jamais été traité dans le théâtre français. »

Hakim Djaziri est membre du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, et est régulièrement consulté sur les questions de théologie ce qui lui a entre autre valu une intervention à l’Assemblée Nationale.

Date : le 23 septembre 2022
Lieu : TLF de San Francisco – Ortega Street – San Francisco
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