Frédéric Patto, Directeur du TLF-San Francisco apporte une fois de plus la preuve que le théâtre français est une longue tradition à San Francisco !

André Ferrier et Jeanne Gustin Ferrier : les aventuriers du théâtre français à San Francisco- 1911-1951

Vous pensiez que le TLF, théâtre francophone situé dans les locaux du lycée français de San Francisco (LFSF) était une originalité de notre temps ? Détrompez-vous ! 

Depuis l’époque de la ruée vers l’or, des passionnés ont cherché à divertir leurs contemporains. Cet article est le deuxième d’une série retraçant la grande aventure du théâtre français à San Francisco, de sa création à nos jours.

Les français André Mancel dit Ferrier et Jeanne Gustin créent à San Francisco en 1921, le théâtre francophone de la Gaîté française au sous-sol de leur maison située au 1470 Washington street. André Ferrier, véritable hyperactif, chantant, jouant la comédie, dirigeant pièces, opéras, productions gigantesques et enseignant l’art dramatique, dirige avec Jeanne le théâtre pendant près de 30 ans. Ce haut lieu de la culture française de la première moitié du 20ème siècle est démoli en 1983, c’est aujourd’hui un terrain de jeux pour enfants : le Washington Hyde Park. Une plaque commémorative y fait mention à quelques mètres de là. Ce nouvel article relate la formidable aventure de ce caennais et de cette nancéienne dans cette toute jeune ville de l’Ouest américain. 

André Ferrier et Jeanne Gustin : un couple à succès

andre ferrierAndré Ferrier et Jeanne Gustin sont des artistes reconnus en Europe : “ Mr Ferrier possède une admirable voix de ténor, puissante et flexible, qui escalade les hauteurs les plus ardues avec une facilité sans égale et dont le timbre sonore comme un gong est parfois aussi d’une délicatesse et d’un moelleux merveilleux (1)”. André Mancel s’est d’ailleurs choisi un nom d’artiste, celui de Ferrier. C’est aussi un comédien de théâtre, formé au théâtre de Sarah Bernhardt, une amie de sa mère. Il joue dans les théâtres prestigieux de Paris : Antoine, La Porte Saint-Martin, l’Odéon mais aussi l’Opéra Comique où il rencontre Jeanne Gustin. Tous les deux jouent alors les deux rôles principaux dans Madame Butterfly. Jeanne Gustin a étudié au conservatoire de Paris où elle a reçu le premier prix. Elle fait ses débuts à l’Opéra San Carlos de Lisbonne sous la direction du grand compositeur Jules Massenet lui-même. 

Un pari fou

Si le théâtre français à San Francisco est apparu dès 1850 avec la ruée vers l’or et y a périclité en 1870, il renaît pourtant de ses cendres au début du 20ème siècle. 

En 1911, un producteur Pierre Grazzi engage plus de 100 artistes français, et débarque après un long voyage depuis la France, en octobre à San Francisco. Le pari fou de Pierre Grazzi est de proposer une saison lyrique de plus de trois mois au Valencia theater situé au 213 Valencia street. La troupe fait la une des journaux de l’époque ; du jamais vu à San Francisco. Dès le mois de novembre, la toute nouvelle troupe baptisée la San Francisco’s French Grand Opera présente un Grand Opera différent tous les soirs. Ainsi la première semaine, se succèdent sur la scène du théâtre de 1700 places Les Huguenots de Giacomo Meyerbee, Faust de Charles Gounod et La Juive de Fromental Halévy. C’est un véritable marathon qui nécessite plus de 4000 costumes et des décors faramineux. Plus de 50 musiciens américains sont engagés sur place. Les critiques des premières performances de la troupe française sont catastrophiques : pas assez de répétitions, organisation défaillante etc…
Le théâtre de Valencia ne se remplit pas, et Pierre Grazzi se trouve rapidement en difficulté financière, fait faillite et abandonne les artistes sur place sans billet de retour. 

Jeanne Ferrier

Jeanne Ferrier

La plupart d’entre eux retourne en France avec l’aide du Consulat français mais certains décident de s’installer à San Francisco comme le couple André Mancel Ferrier, ténor (38 ans) et Jeanne Gustin (29 ans), mezzo soprano. 

Malgré le fiasco de la troupe de Grazzi, André et Jeanne ont la faveur des critiques et sont souvent cités dans les journaux de San Francisco. Le couple jouit rapidement d’une certaine notoriété et fascine. Leur mariage, le 22 avril 1912 à Notre Dame des Victoires, sur Bush street, fait l’objet d’un article de journal détaillé sur le déroulement de la cérémonie, les tenues portées par les mariés, les invités, la réception etc… 

Renaissance du théâtre français à San Francisco

Peu de temps après leur mariage, les époux Ferrier créent une école d’art dramatique et de chant : le Théâtre français. Ils installent d’abord leur studio dans une chambre de l’hôtel Boyd sur 41 Jones street où ils résident, puis déménagent rapidement dans un appartement au 1050 Clay street. Ils organisent d’abord des récitals et des lectures de fragments de pièces en français dans la “red room” du St Francis Hotel. Mais André décide rapidement de se mettre à la mise en scène. Le premier spectacle de la compagnie du Théâtre français a lieu le 1er août 1912 au Scottish Rite Auditorium sur 1320 Van Ness avenue avec trois pièces en un acte Asile de nuit, Rosalie et Le mariage de Colombine. Suivent ensuite des farces, des pièces musicales et drames, des vaudevilles et des comédies populaires françaises telles Le Voyage de Mr Perrichon d’Eugène Labiche. Les époux Ferrier jouent dans chacune de leur production accompagnés par d’autres artistes français rescapés de la troupe de Grazzi. 

theatre San FranciscoEn février 1913, la grande comédienne Sarah Bernhardt, amie de la mère d’André Ferrier, et qui a formé ce dernier dans son théâtre, assiste à une représentation du Théâtre français. Il s’agit de Ruy Blas de Victor Hugo. Le 16 avril 1913, Jeanne donne naissance à leur fils, Francis Mancel Ferrier. 

André se lance aussi dans l’écriture. Il publie sa première pièce musicale : La Marseillaise. La première représentation a lieu le 14 juillet 1914 au Scottish Rite Auditorium pour célébrer “the Bastille Day” devant une salle comble de 800 personnes. C’est un véritable succès. 

Mais la Première Guerre Mondiale éclate, et en août 1914 André Ferrier doit quitter San Francisco pour servir son pays en tant que pharmacien et infirmier. Il a en effet  étudié les sciences à la Sorbonne et à l’école de pharmacie. 

Participation à l’effort de guerre

Mobilisé au Havre, André Ferrier, fort de persuasion et de son expérience dans le milieu artistique, produit avec l’appui de l’armée française dix représentations de La Marseillaise au Grand théâtre du Havre en 1915 au profit de ses camarades blessés. La pièce se joue aussi à Paris avec l’appui d’un comité américain : une pièce patriotique en français écrite aux États-Unis ne peut pas passer inaperçue. Durant la guerre, il écrit et dirige sa deuxième pièce, Un Noël en guerre, qui se joue plus de 100 fois devant les soldats français. 

De l’autre côté de l’Atlantique, Jeanne continue de s’occuper de l’école, d’organiser des récitals et d’élever leur fils né un an avant le départ d’ André pour la Grande Guerre. En 1918, à Berkeley, elle joue même dans la pièce de guerre de Eugène Morand Les cathédrales avec la grande dramaturge Sarah Bernhardt, une des dernières apparitions en Amérique de la grande comédienne. 

Après la guerre, André Ferrier revient avec de nouveaux projets. Dès février 1919, les représentations du Théâtre français reprennent tour à tour à Notre Dame des Victoires, au Columbia Théâtre sur Powell, sans oublier le majestueux Scottish Rite Auditorium. Mais André et Jeanne aspirent à jouer dans un théâtre plus intime, plus confortable et avec une meilleure acoustique.

Création du théâtre de la Gaîté française 

theatre francais SFEn 1921, les époux Ferrier font finalement l’acquisition de la maison au 1470 Washington street. Ils ouvrent au sous-sol le théâtre de la Gaîté Française avec une jauge de 175 places, loin des immenses jauges des théâtres américains. 

Construire un théâtre n’est pas de tout repos, André Ferrier écrit d’ailleurs : “Les difficultés certes étaient grandes ; donner des leçons dans la journée pour vivre, travailler sur la scène aux heures disponibles, placer les poulies, les fils, faire répéter, apprendre les rôles, rédiger les notes aux journaux, les programmes, oui, vraiment tout cela relevait un peu de l’impossible (2)« .

Mais, forts de leur hyperactivité, les époux reprennent les représentations rapidement. Dans ce nouveau théâtre, haut lieu de la culture française à San Francisco, Corneille, Molière, Racine et bien d’autres grands auteurs français sont à l’honneur. “Les débuts sont lents (3)” écrit André Ferrier.

Un succès retentissant

Pourtant, dès la première année 3000 spectateurs assistent aux représentations, et cinq ans plus tard plus de 9000 spectateurs assistent aux cinquante pièces proposées. Le public est composé de 23% de Français et 77% d’Américains. Toutes les représentations sont en français, mais les pièces sont savamment choisies, et le parti pris de mise en scène d’André Ferrier permettent de s’affranchir de la barrière de la langue. Ce succès est retentissant jusqu’en France. De nombreuses célébrités parisiennes viennent aussi jouer ou assister aux représentations de ce petit théâtre : Georgette Leblanc, comédienne et amie de Colette ou encore Maurice Chevalier pour ne citer qu’eux.  

San Francisco Theatre français

André Ferrier en Scapin

Les époux Ferrier deviennent des personnalités très sollicitées dans cette ville de l’Ouest américain en plein essor. En  janvier 1922, André Ferrier organise une soirée de gala pour le Tricentenaire de la naissance de Molière devant plus de 1200 étudiants de l’Université de San Francisco. Le théâtre de la Gaîté Française de San Francisco reçoit l’appui du gouvernement américain en le qualifiant de “théâtre d’éducation” et en l’exonérant de la taxe des spectacles et de la taxe de guerre de 10%.  

Le puissant maire de San Francisco, James Rolph, reconnaît par une lettre officielle que le théâtre de la Gaîté est une “institution permanente de San Francisco, participant avec honneur au développement artistique de la cité”.

André Ferrier déplore pourtant l’absence de reconnaissance du Consulat français de San Francisco et du gouvernement français : “Le Consulat général de France[…] ne croyait pas à la réussite. […] Hélas le gouvernement français n’a pas encore reconnu notre utilité en nous accordant un appui moral. Pas de subvention non plus (4).”

Les époux Ferrier reçoivent finalement la reconnaissance tant attendue en 1925. Lors d’un voyage en France, ils sont reçus au Palais de l’Elysée par le Président de la République française Gaston Doumergue. 

Presque dix ans plus tard, André Ferrier sera même fait Chevalier de la Légion d’honneur.

Des productions gigantesques 

L’avenir de son théâtre étant pérenne, André Ferrier se lance dans un nouveau challenge, celui de productions gigantesques : en 1929, l’Annonce faite à Marie de Paul Claudel, “du jamais vu à San Francisco”, et la pièce Jeanne d’Arc qu’il écrit lui même pour célébrer le 500 ème anniversaire du triomphe de “la pucelle d’Orléans” au Scottish Rite Auditorium. 

La logistique est impressionnante : plus de 40 comédiens, une reconstitution de la porte de la cathédrale de Rouen, plus de dix-huit mètres de hauteur, un système d’éclairage complexe, l’orchestre symphonique de San Francisco et la chorale municipale. C’est un énorme triomphe.

En 1934, il met en scène la comédie ballet Le Bourgeois Gentilhomme au prestigieux Opéra de San Francisco avec le concours de plus de 65 comédiens, musiciens et danseurs de l’école de ballet de San Francisco. Plus de 7000 spectateurs assistent aux représentations.

Un courte carrière hollywoodienne

La saison du théâtre de la Gaîté est suspendue en 1931, car André Ferrier part pour Hollywood. Il est engagé par les studios Fox et MGM pour tourner des films en version multi-langues (5)

Au début du cinéma parlant, les grosses sociétés de production cinématographique, afin d’exporter leurs films à l’international,  engagent de nombreux acteurs de différentes nationalités vivant aux Etats-Unis pour tourner le même film dans plusieurs langues. La quasi-totalité d’un film américain original était à nouveau tourné en italien, français espagnol etc…en 15 jours seulement.  

André Ferrier reprend en français le rôle principal dans A Connecticut Yankee (1931) et dans Dance, Fools, Dance ( 1931), puis des rôles secondaires dans The Big Trail (La Piste des Géants – 1931) et Caravane (1934). Cependant, le fort accent anglophone des acteurs, le coût onéreux des tournages et l’avènement de la technique de doublage sonne rapidement le glas des films en version multi-langues. 

André revient donc à San Francisco pour continuer les saisons de son théâtre à succès. Il devient aussi professeur d’Art dramatique au Mills College et à l’Université de San Francisco. Le théâtre de la Gaîté ne désemplit pas jusqu’à sa fermeture en 1951. 

Fermeture du rideau

Après 37 ans, le rideau se ferme sur l’aventure extraordinaire d’André et de Jeanne. Ils décident de prendre leur retraite en 1951. Ils ont respectivement 77 ans et 69 ans. Faute d’un repreneur francophone, le théâtre est racheté et rebaptisé The Crossroads pour devenir un centre de musique folk. 

En 1959, les époux Ferrier déménagent à Sepulveda Convalescent Hospital, une maison de retraite de Los Angeles où vit leur fils Francis, ingénieur aéronautique. André meurt le 15 août 1962 d’une pneumonie à 87 ans. Jeanne décède peu de temps après le 20 mars 1964 à l’âge de 82 ans. Leur petit-fils Stefan Mancel Ferrier vit toujours à Los Angeles. Bien qu’il était un jeune enfant, il  conserve de magnifiques souvenirs de ses grands-parents français : “ André était très drôle, il faisait toujours des blagues au moment du repas. Ma grand-mère, elle était plus discrète, plus effacée peut-être parce qu’elle ne parlait pas très bien l’anglais.” Il a toujours en sa possession de nombreuses photos, des enregistrements de concert lyrique de ses grands-parents et surtout la reconnaissance tant attendu par André : la croix de chevalier de la légion d’honneur.

1 – Société des sciences, arts et belles lettres de Bayeux-1907
2 – Extrait de La Nouvelle revue -Un théâtre français aux Etats Unis la Gaieté française” de San Francisco de André Ferrier (Lien: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b52000606x/f4.item)
3 – Le journal Candide du 30/07/1925
4 – Extrait de La Nouvelle revue –
Un théâtre français aux Etats Unis la Gaieté française” de San Francisco de André Ferrier
5 – https://en.wikipedia.org/wiki/Multiple-language_version

Merci Frédéric Patto, Directeur Artistique du Théâtre du Lycée Français de San Francisco

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