Clément Chéroux, Conservateur en chef de la Photographie au SFMOMA, nous parle de son expérience américaine près de 3 ans après son départ du Centre Pompidou. Ce boulimique de photographie comme il aime à se décrire, peut se vanter d’avoir eu les trois expositions photographiques parmi les dix plus visitées au monde en 2018 ! Merci d’être venu à San Francisco, Monsieur Chéroux.

Dites-nous un peu qui vous êtes ?
Je suis un historien de la photographie. J’utilise l’outil du musée pour faire de l’histoire de la photographie. Quand je dis histoire de la photographie cela ne se limite pas à l’histoire du passé, c’est aussi l’histoire du temps présent.

Comment est né votre amour de la photographie et en particulier pour l’histoire de la photographie ?
J’ai rencontré la photographie dans un train. J’avais 16 ans, je descendais dans le sud de la France pendant l’été et la SNCF faisait une exposition dans l’un des wagons. J’y ai découvert totalement par hasard, les travaux de trois artistes :

  • Pierre Molinier qui était connu pour avoir participé à la fin du mouvement surréaliste. Il faisait des auto-portraits travesti en femme, notamment bas, talons, aiguilles, corsets…
  • Michel Journiac, un performer important en France dans la fin des années 70 qui faisait du boudin avec son propre sang…
  • Minot et Gormezano, deux artistes connus pour avoir fait des portraits, et des photos de corps dans la boue.

Ça a été un véritable choc… Pour moi avant cela, la photographie, c’était les photos de famille, la publicité et les photos dans les journaux. Avec cette exposition, j’ai découvert que cela pouvait être une forme d’art. Je me suis simplement inscrit au labo photo de mon lycée à la rentrée suivante et c’est comme cela que ça a démarré.

Quelle est votre formation ?
J’ai commencé à l’université en faisant une licence puis une maîtrise de photographie à Paris VIII. Je suis ensuite allé à l’Ecole Nationale Supérieure de la Photographie à Arles.
Ce double parcours -pratique et théorique, me distingue de mes collègues historiens ou théoriciens de la photographie. J’ai une formation de photographe, je sais précisément ce que cela veut dire de faire de la photographie et de monter des projets artistiques. Cette double formation est très importante pour moi.

Vous faites de la photo ?
J’en fais uniquement avec mon téléphone portable, des choses que je mets sur Instagram quand je visite des artistes ou des collections. Je n’ai pas de « pratique » photographique.

Quand je faisais mes études, j’ai compris que ce qui m’intéressait ce n’était pas de prendre des photos mais de les regarder et de les transmettre à d’autres. Je n’avais pas envie de produire des images, je n’avais pas envie d’appuyer sur le bouton.

J’ai un rapport assez boulimique aux images. Je me suis dit si je suis photographe, je vais faire une bonne série par an mais si je suis historien ou conservateur, je vais voir de bonnes séries de photographies tous les jours.
Ce rapport à la quantité, cette sorte de boulimie photographique a fait que j’ai très vite et sans hésitation décidé de m’orienter vers le métier que je fais aujourd’hui.

Avant le Centre Pompidou…
J’ai travaillé à la société Française de Photographie, plus ancienne institution de photographie en France qui a été fondée en 1854… Elle est maintenant associée à la Bibliothèque de France. C’est une collection extraordinaire de photos du 19ème siècle. 

Comment est-ce que l’on passe du centre Pompidou au SFMOMA ?
J’ai travaillé dix ans au Centre Pompidou, j’ai commencé Conservateur puis Directeur du département photographie. J’étais très heureux au centre Pompidou mais quand le SFMOMA est venu me voir et m’a dit qu’ils allaient ouvrir le plus grand espace au monde dédié à la photographie dans le cadre d’un musée d’art moderne et contemporain…. Cela m’a fait réfléchir.
L’espace photo du SFMOMA, c’est la même taille que le Jeu de Paume (1100 m2).

En terme de collection, Pompidou, c’est 40,000 photos alors que le SFMOMA c’est 20,000 photos. La collection est d’évidence plus petite mais c’est une très grande collection américaine. Et ce qui m’a beaucoup excité lorsque ils sont venus me proposer ce job, c’était l’espace, un terrain de jeu extraordinaire, et la possibilité de faire un certain nombre de projets annuels plus importants que ce que l’on pouvait faire à Pompidou.

Il faut aussi préciser qu’Il y a une grande tradition photographique à San Francisco…. Depuis le 19ème siècle, il y a toujours eu beaucoup de studios photos. Cela remonte à l’époque des chercheurs d’or qui venaient pour l’or, mais qui voulaient renvoyer des portraits à leur famille en se faisant prendre en photo.

Il y a aussi un tissu de collectionneurs comme nul part ailleurs… je crois que l’on peut dire qu’il y a peut-être le plus grand nombre de collectionneurs privés au monde… Evidemment, il y a beaucoup de grands collectionneurs à Paris, Londres et New York mais la densité et le nombre collectionneurs est très forte à San Francisco.

L’espace, cette communauté photographique, cette importance de la photographie à San Francisco m’ont fait envie.  

Comment se passent les acquisitions de photos pour le fond du musée ?
On sollicite assez régulièrement les collectionneurs pour avoir des donations ou des prêts pour les expositions. Par exemple dans l’exposition Snap+Share, on a un certain nombre de pièces qui viennent de collections de la région.

Et puis, on constitue un budget d’acquisition ; on a un comité constitué d’une quarantaine de personnes qui payent une cotisation chaque année ce qui permet de développer une véritable « politique d’acquisition ». On définit ainsi les priorités et les axes principaux.

Depuis mon arrivée, on en a fait une cinquantaine ce qui ne veut pas dire 50 photographies ; une acquisition peut représenter par exemple 7000 photos. On fait beaucoup d’acquisition chaque année.

Le financement des musées est différent entre la France et les Etats-Unis. Cela a-t-il impliqué tout un ré-apprentissage pour vous ?
En fait, ce n’est pas aussi différent que cela. Quand je suis arrivé à Pompidou il y a plus de dix ans, on avait une dotation de l’Etat qui aidait les acquisitions mais qui n’a cessé de diminuer chaque année.
J’avais donc constitué un groupe d’acquisition pour la photographie au centre Pompidou d’une trentaine de personnes, collectionneurs parisiens qui nous aidaient à faire de nouvelles acquisitions en donnant une somme chaque année. Cela ne se substituait pas à la dotation de l’Etat mais cela venait la renforcer.
J’ai donc commencé le fund raising à Paris avant de venir aux US et finalement les pratiques sont assez similaires.

Est-ce que l’on expose différemment en France, en Europe et aux Etats-Unis.
Il y a probablement plus d’expositions monographiques aux Etats-Unis que d’expositions thématiques. Il y a une tendance vers les auteurs plutôt que les questions. Mais depuis de nombreuses années le SFMOMA a déjà démarré les expos thématiques. En venant ici, je n’ai pas changé mon style d’exposition, je fais les choses qui m’intéressent en essayant d’équilibrer les deux.

Quels sont vos prochaines pistes d’exploration pour les deux ans à venir ?
En juillet, on ouvre une exposition qui s’appelle « Don’t, Photography and the Art of Mistakes » une exposition sur la question des ratages en photographie. C’est une manière de revisiter la collection qui analyse comment des choses qui étaient considérées comme des erreurs -je pense par exemple au flou, à la solarisation, la double exposition, sont depuis devenues des effets esthétiques.
On va associer des manuels destinés aux amateurs du 19ème siècle ou du début du 20ème dans lesquels on leur disait par exemple « surtout ne mettez pas votre ombre dans l’image, cela vient tout gâcher !». On leur disait de ne pas faire ce qui deviendra un art des grands maîtres du 20ème siècle comme Man Ray, qui ont fait tout ce que les manuels leur disaient de ne pas faire.
L’exposition se déroulera du 20 juillet 2019 au 1er décembre 2019.

Quelle est votre approche du phénomène numérique ?
Il va y avoir de plus en plus d’écrans dans les musées, il n’y a aucun doute. Ce n’est ni bien ni mal, c’est une chose dont il faut tenir compte…. Peut-être que le musée deviendra tout écran dans les générations suivantes, se posera alors la question du musée en tant que tel…
On est dans un tel moment d’évolution qu’il est impossible de savoir ce qui va se passer. C’est une question très importante dont on joue, regardez l’expo Snap+Share, c’est une exposition sur la photographie mais il y a des choses au mur, au sol, sur des écrans.

Je voudrais aussi parler de plusieurs expositions monographiques à venir en 2019.

  • Une exposition Dawoud Bey, un des très grand photographe noir américain… Une exposition qui va retracer son œuvre et ses dernières séries
  • Une exposition Wolfgang Tillmans avec le MOMA de New York
  • Une grande rétrospective sur l’œuvre de Man Ray, peinture, photo, films et objets.

Votre endroit préféré dans San Francisco quand tout va mal ?
Mon métier n’est pas toujours simple. Quand je suis complètement déprimé, quand tout va mal… je descends au musée, je m’assieds sur un des bancs devant une œuvre, et je retrouve l’énergie et la raison pour lesquelles je fais mon métier.

Merci Clément Chéroux, merci SFMOMA

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